Fabio Roberto Lucas

Par la combinaison de ces deux mots, le Cours de Poétique de Valéry met en relief les transformations qui ont défini la science et le savoir modernes comme pouvoir de reproduire les mêmes résultats de manière technique, exacte et impersonnelle. Ainsi ils se distinguent du savoir spéculatif et philosophique, dédié à la construction d’une image unique, cohérente et systématique de la connaissance. Au fur et à mesure que de nouveaux outils d’analyse et de recherche scientifique sont créés pour sonder de différents ordres de grandeur de la matière et ainsi mieux comprendre la réalité, d’autres univers matériels et systèmes de faits émergent. Ces univers sont de plus en plus éloignés de nos sens et dépendants de ces outils, relais qui traduisent en signes, discours et explications ce qui se passe dans des couches et échelles de phénomènes que nous ne percevrions pas autrement. Ainsi commence-t-elle « l’ère des faits nouveaux » (Cours de Poétique II, Gallimard, Bibliothèque des Idées, Édition William Marx, 2023, pp. 200), des faits dont la diversité et l’hétérogénéité font tomber une à une les colonnes de l’ancienne recherche d’une unité systémique du savoir, à mesure qu’ils sont de plus en plus précisément déterminés par la reproductibilité technique des moyens mis en œuvre par des pratiques et des techniques scientifiques particulières. Comme le dit une note du cours de 1942-1943 :

En résumé, il y a, de ce chef, une sorte de dépréciation de la science spéculative, qui semble désormais impuissante à assimiler la diversité et l’imprévu des acquisitions de l’expérience ; et la notion même de science se décompose en une valeur fiduciaire qui périclite, et une valeur-or, qui consiste dans le « stock » de recettes infaillibles qui se constitue, qui s’accroît de jour en jour, et qui est soustrait à toute critique par sa nature d’ensemble de formules ou de prescriptions constamment et immédiatement vérifiables (Cours de Poétique II, p. 200-201).

La situation de la science dans le monde moderne peut être décrite par les deux types de valeurs qu’elle produit : une valeur fiduciaire (voir « Fiducia »), qui porte la réputation, la croyance dans des théories spéculatives que l’image du savoir a suscitées depuis des temps immémoriaux ; et une valeur-or, qui se passerait de crédit, parce qu’elle s’acquitte sur-le-champ, sous la forme de résultats concrets, vérifiables et infaillibles – « pour la bonne raison qu’elle ne fait que des succès » (BnF mns, NAF 19094, f. 29). Par l’adoption d’une « politique des résultats », qui ne s’appuie que sur ce stock de recettes efficaces, la science moderne déprécie la science spéculative, « impuissante à assimiler la diversité et l’imprévu des acquisitions de l’expérience ». Le prix du seul savoir, « de la curiosité en soi et pour soi », se voit rabaissé ; le nouvel étalon-or de la science est le pouvoir des recettes d’action « qui réussissent toujours » (NAF 19101, f. 29). Une autre note des leçons de 1942-1943 précise que :

La curiosité en soi et pour soi, les développements dits « philosophiques » sont, au fond, anti-scientifiques — ne sont plus science-or. La question pourquoi, la question comment nous apparaissent désormais — même dans les cas les plus favorables — comme des demandes de recettes d’action (NAF 19094, f. 22).

Mais qu’est-ce que « l’or » dans « science-or » ? Certes, dans les extraits ci-dessus, on peut l’entendre comme l’opposé de « fiduciaire », c’est-à-dire, de l’octroi de crédit, de croyance, d’actes et d’efforts concrets en échange des mots et des promesses. Substituer « l’or » à la « Fiducia », c’est passer d’un commerce entre des faits et des serments, des faits et des idées, à un autre type de transaction, entre des faits et des faits, un échange irréductible à tout type de « déterminisme philosophique », de réduction de l’expérience à la définition logique des termes qui sont censés la décrire. Tout ce travail d’édification des définitions linguistiques devient alors un verbalisme résiduel qui n’ajoute rien à ce qui compte vraiment : la production d’effets factuels par des causes factuelles.

Ceci se débarrasse du « déterminisme philosophique », lequel suppose soumission des faits à la logique (laquelle suppose des définitions, et par conséquent un langage). Le déterminisme philosophique exige qu’un effet puisse être déduit de transformations ou substitutions effectuées sur l’idée-nom de sa « cause », et qu’il y ait une parenté, une filiation, une appartenance entre cause et effet, tandis que la constitution croissante du capital-or de la « science » type moderne demande que le fait cause produise toujours le fait effet, et pas plus. Le reste est toujours verbalisme (NAF 19094, f. 42)

Toujours dans le sillage des réflexions de 1942-1943 sur les transformations critiques que la science a subies, on lit : « L’OR = Pouvoir d’action. La recette infaillible et impersonnelle » (NAF 19093, f. 179). C’est un aspect important de cette expérience que, sous le nom du rare métal, étalon mythique et ancestral de la préciosité dans les relations économiques, Valéry oppose au fiduciaire. Il s’agit de ce qui fait grandir le pouvoir, le possible, ce qui est à la portée des virtualités d’un agir reproductible. C’est la possession d’une recette, d’un système d’actes à même de produire de façon infaillible et nécessaire certains résultats. Mais ce pouvoir n’est obtenu que sous des conditions bien délimitées : sa nécessité et son infaillibilité n’existent que pour un individu « pris in abstracto », soumis aux formes de « l’imitabilité générale » définies par des procédés statistiques « qui font disparaître l’individu devant les chiffres » (NAF 19091, f. 236).

Il s’est formé un CAPITAL-OR-SCIENCE, opposé à l’idée ancienne du savoir, qui était un idéal tout intellectuel, individuel, fiduciaire pour la plus grande part.

Ce CAPITAL-OR est indépendant des individus = RECETTES INFAILLIBLES d’action. L’imitabilité constitue un trait essentiel de sa nature (car action).

IL EST DEVENU l’élément de VALEUR le plus important du portefeuille de la CIVILISATION MODERNE.

La SCIENCE devient donc un constituant essentiel de la société moderne, car société = fonctionnement. La vie humaine en est de plus en plus esclave.

Ici, rôle de la métrique générale. La physique, paradis des sciences, est une métrique.

Ceci s’est appliqué à la vie. Le mesurable envahit l’existence, et le social s’organise au moyen de données numériques. La précision intervient de plus en plus ; l’individu est défini de plus en plus étroitement : cotes, anthropométrie, valeurs intellectuelles, besoins, horaires, etc.

D’où un conflit.

L’incomparable, le dissemblable, se débat comme il peut.

L’homo religiosus, l’artiste ;

Le type « industriel » s’impose. Homme en série. Travail à la chaîne (NAF 19094, f. 40)

Dans un monde où la science-or prédomine sur la science spéculative, où les résultats localement reproductibles ont plus de valeur que les vagues spéculations sur l’unité du savoir, le « type industriel », c’est-à-dire « l’homme en série », s’impose au détriment de l’artiste et de l’« homo religiosus », promoteurs de l’incomparable et du dissemblable. Cette définition de science, strictement réduite à un ensemble de recettes, exclut en rigueur « toute idée d’explication, de démonstration, et même de représentation de l’univers, ou d’accroissement nos connaissances », car ces discours ne sont à proprement parler que des descriptions extérieures du fonctionnement de la recette, recette dont la scientificité même découle de son autonomie par rapport à de tels propos. L’important, c’est que « n’importe qui » puisse « se mettre ou être mis en état d’accomplir l’action décrite par la recette » et, en ce sens, le savant lui-même est défini comme un fabricant des procédés techniques (NAF 19093, f. 180). Si la valeur fiduciaire est conçue et critiquée par le cours forcé de sa monnaie, par la condition passive à laquelle elle soumet les croyants, réceptacles de l’image ou du signe verbal d’une promesse, la valeur-or, à son tour, ne met « n’importe qui » en position d’agir qu’à condition que son action ait été préalablement rendue uniforme et homogène, de manière à constituer un système d’actes réversibles, réguliers, « pouvant être exactement répétés » :

Nous avons dit, hier, que l’artificiel est un emploi des actes réels, issus de la pratique, et qui devient du pouvoir d’action, séparé de la pratique. C’est la science positive-or. Mais, pour obtenir ce produit de l’esprit, efficace et constant, il y a des conditions. De quoi s’agit-il ? De constituer un système de relations régulières entre des phénomènes et des actes définis, pouvant être exactement répétés, moyennant description précise et uniforme (NAF 19094, f. 177).

Pouvoir d’action, bien sûr, mais pouvoir d’action reproductible, préalablement réduite aux fonctions qu’elle joue virtuellement dans une recette technique, la science-or semble pourtant aussi avoir l’intention de désigner un acquittement, le paiement final qui conclut un cycle d’échanges. Si la « Fiducia » tient toujours à quelque chose de transitive, voire à la conservation même du système de transactions de l’être pensant, cet « éternel endetté » (C, XXVI, 239), « la valeur OR ne peut pas être du même domaine ». Elle doit se réaliser dans ce qui rend l’esprit présent, c’est-à-dire dans le faire : « Tout ce que nous pouvons c’est FAIRE. Tout le reste nous le subissons. Or, la science est pouvoir à partir de vouloir pouvoir ». À cet égard, aux yeux du « travail organisé de l’esprit », c’est de l’or tout ce qui, « en dernière analyse », fait « aboutir à des formules, à des psychogrammes […] qui se résolvent en termes des mains et des yeux – en ACTIONS » (NAF 19093, f. 181). Comme le dit cet extrait des Cahiers de 1940 :

Le langage est relais par signes – et le signe est (par définition) provisoire (comme un chèque) ou transitif. Il n’est qu’un instrument de passage – et ne vaut que moyennant échange final contre valeur or – je veux dire comme chose visible à tous et actes faisables par tous (XXII, 878-879).

Mais peut-on vraiment dire que la science-or est capable de surmonter la transitivité intrinsèque de tout signe et de se tenir comme une présence intransitive et souveraine ? Si l’on reçoit des recettes d’action exactement ce qu’elles promettent (« SI JE FAIS A, B S’ENSUIT », NAF 19094, f. 76), peut-on dire que l’on est exempt du fonctionnement fiduciaire du social ? Rien n’est moins sûr. D’abord parce que l’or n’est pas tout à fait extérieur à l’édifice de la « Fiducia » et à son système de transactions. Bien au contraire, il peut encore jouer un rôle très important dans l’équivalence générale de tout avec tout : dans un tel édifice, « la menace y tient lieu de l’acte ; le papier y tient lieu de l’or ; l’or y tient lieu de tout » (Œ II, éd. Jean Hytier, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1957, p. 1031).

Peut-être serait-il donc plus juste de dire que la valeur-or que nous offre la science moderne nous maintient plus près de l’équidisponibilité (NAF 19087, f. 24 ; NAF 19091, f. 37), de la possibilité générale d’agir et d’échanger en tant que telle, tandis que la valeur fiduciaire nous astreint, au moins pour un temps, à certaines formes d’interrelation, déjà délimitées par l’horizon de ses croyances et de ses promesses. Cependant, il faut garder à l’esprit que la conservation de cet état plus équidisponible n’est pas assurée par l’or issu des recettes scientifiques sans qu’elles renforcent en même temps les biais de quelques habitudes de perception et de tendances de pensée, celles en consonance avec l’adaptation de nos désirs et nos dispositions aux prémisses de l’imitabilité générale et des actions prévues par ses recette infaillibles.

Porteur d’une exigence de rigueur et qualitative et quantitative, toujours à la recherche des subtilités qui découlent de l’articulation entre l’esprit de géométrie et de finesse, jusqu’à refuser leur division pascalienne célèbre (C, IV, 624 ; XIX, 403-405), Valéry reste attentif aux insuffisances et aux simplifications tant des « choses vagues » du savoir fiduciaire que des standardisations silencieuses d’un utilitarisme technique trop étroit (Cours de Poétique II, p. 268). Il en découle une notion de savoir rigoureusement consciente de ses limites et de son décalage constitutif d’avec l’expérience, même face à la production infaillible des « mêmes résultats », une mêmeté qui n’existe d’ailleurs que pour l’homme en série et son expérience abstraite. Tout bien considéré…

Le mot Même peut toujours être mis en défaut. Il n’existe que par la négligence d’une différence… Cette condition […] est étroitement reliée à notre fonction d’observer, à notre être. Nous ne savons qu’à condition de négliger. Nous construisons de l’identique en construisant notre moi (NAF 19087, f. 29-30).

Toute identité n’existe que par la négligence d’une différence, toute sérialisation n’existe que par la méprise – si ce n’est par le mépris – des réverbérations réelles ayant lieu dans la singularité de l’instant, affirmation qui touche aussi aux prétentions de la science-or à définir statistiquement les désirs de M. Untel et de les satisfaire d’une façon prétendument univoque et définitive. Or, une satisfaction n’est finie, elle n’est univoque qu’à condition de présupposer l’identité entre soi et soi-même. « Mais ceci, c’est déjà ‘croire’ : première croyance, croyance au même, croyance au moi » (NAF 19094, f. 64). Comment échapper pourtant à la séduction de la valeur-or, de la présence que les recettes techniques produisent tout en cachant la domestication de l’instant singulier à l’imitabilité générale, sans prendre pour du réel la valeur fictive des monnaies fiduciaires du discours, de l’absence creusée par leurs promesses toujours reportées ? C’est peut-être face à cette question que prend tout sa force l’expérience du poème, conçue par Valéry comme hésitation mutuellement transformatrice entre acte et sensation, désir et satisfaction, voix et pensée, présence (l’or) et absence (monnaie fiduciaire), son et sens. Les pouvoirs d’action ne s’y résolvent pas dans un système d’actes identiquement reproductibles, mais se raffinent et se développent continuellement, indéfiniment, à même les choses qu’elles mobilisent et qui les mobilisent.

L’ART, l’Inutile et l’arbitraire comme domaines et ressources d’action : action sur les choses, action sur les autres, combinées. C’est donner des pouvoirs d’action aux productions “aberrantes”, c’est-à-dire non contrôlées par des conditions finies de la vie. Non déterminées par un besoin non équivoque de l’organisme, – sensations localisées et devant être amorties, éteintes par une satisfaction finie. Ces productions aberrantes peuvent se continuer infiniment, et ne s’achever que par interruption. Contes, rêves. Développements illimités. Récits etc (NAF 19094, f. 18).

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