L’ACTE, sans nul doute, aurait pu constituer l’une des entrées-phares d’un certain « dictionnaire » que Valéry, la perspective d’une Chaire au Collège de France ravivant un désir ancien, disait aspirer à composer « de [s]es termes (ou de [s]es idées) » (C, XIX, 408) ; l’approche du Cours allait en dynamiser la substance.
Parmi les données de ce Cours dont l’intitulé − “Poïétique” − symbolise une « modification profonde de la manière de voir » (BnF NAF 19091, f. 6) autant qu’une mise en exergue du langage « comme instrument de travail » (BnF NAF 19092, f. 6), Valéry souligne le rôle incontournable de l’acte dans la production des œuvres de l’esprit : « l’acte intervient puisqu’il y a un faire un objet à façonner. » (BnF NAF 19090, f. 155). Une proposition analytique atteste qu’il y est déterminant :
La notion la plus générale est celle d’acte en observant que cette transformation dirigée comprend tous les termes de la substitution de A en A […]
(BnF NAF 19090, f. 47)
Ce caractère fonctionnel de l’acte est mis en relief par Valéry dans un « Résumé » de ses premières leçons, que reproduit l’édition de William Marx : « On a considéré que la production d’une œuvre est un acte et que le parti le plus naturel et le plus clair consistait à se reporter au type de l’acte humain le plus complet […] » (CP I, p. 83 – lignes reprises par Valéry d’un brouillon BnF NAF 19090, f.9).
Prégnance de la notion dans le corpus des manuscrits et tapuscrits
Qu’il s’agisse d’une préparation au Cours ou d’un retour sur le programme abordé, maintes notes des feuillets et petits cahiers de brouillons témoignent de l’évidente primauté de l’acte dans son rapport aux œuvres de l’esprit. Parmi beaucoup d’autres :
- Je considère l’œuvre de l’esprit comme un acte. (BnF NAF 19088, f. 188)
- L’œuvre de l’esprit n’existe qu’en ACTE. (BnF NAF 19090, f . 155) → CP I, p. 98.
Dans la « transformation de la notion d’œuvre » (BnF NAF 19090, f. 3), capitale est « la notion d’acte » (Ibid., f.10). Si la préparation rédigée des leçons donne à suivre l’insertion de la notion dans les définitions structurées, l’attention doit également s’attarder aux multiples morceaux de papier où se consigne la réflexion, en fragments éclatés.
Tantôt de brèves ébauches rédigées y prennent forme d’axiomes :
- L’œuvre finit en acte. L’acte en modification extérieure.
(BnF ms ibid, f. 23).
- Nous nous proposons de construire un ouvrage de l’esprit comme un ouvrage bien déterminé, exécuté en actes parfaits et certains, que tout le monde peut effectuer d’après une instruction précise.
(BnF NAF 19091, f. 17).s
Tantôt une note vite tracée, voire griffonnée, offre l’aspect d’un memento analytique :
Étude des actes
- L’acte réflexe
- Les f[ormations] indép[endantes] – la coordination
- Le Pouvoir.
(BnF NAF 19089, f. 182)
- Le type de l’acte
1° Produits de l’esprit
2° Intention de faire
3° Le faire même → le choix.
⸜ le hasard.
(BnF ibid., f. 201)
Tantôt encore la définition de la notion s’y nourrit du rapprochement langagier avec les phénomènes biologiques ― tel « L’acte de procréer (les œuvres) » (BnF NAF 19090, f. 151) ― de même que de la reconnaissance d’une « transformation du MOI qui aboutit à l’œuvre du MOI » (BnF NAF 19086, f. 24).
- J’ai donc recherché les conditions, − et ceci en vue du problème futur (qui se posera en présence de toute œuvre) à savoir les effets de l’acte du vivant sur l’œuvre […] (BnF NAF 19091, f. 28).
- La production intérieure de l’homme est antérieure à la production de l’œuvre. (BnF NAF 19088, f. 189).
- Le travail artiste (Poïétique) est d’une nature toute différente de son excitant (Esthésique[1]). Les actes interviennent. (BnF NAF 19097, f. 3).
C’est pourquoi l’« Analyse fonctionnelle » attribue à l’acte créateur une qualification propre, promouvant une possible « Théorie de l’acte complet » (BnF NAF 19089, f. 164 ter). Les lignes du premier Cours citées plus haut y insistent : c’est « le type de l’acte humain le plus complet » que Valéry érige en principe de base de la production des œuvres de l’esprit.
Se reportant au déroulement de la notion « LE FAIRE », on constate que cet « ACTE COMPLET » s’apparente foncièrement à un processus de « NUTRITION ou de REPRODUCTION » faisant intervenir « toutes les fonctions PSI et PHI » avec « grande variabilité de combinaisons. » (BnF NAF 19087, f 5 − Cf. ce feuillet reproduit). Soit, comme stipulé dans le résumé rendu public, le cycle essentiel :
[un] processus de transformation qui va d’une excitation initiale à un retour à l’état […] de disponibilité des fonctions qui ont participé à la dite transformation. (BnF NAF 19086 et CP I cit.).
Statut de l’acte pour une méthodologie valéryenne
L’examen du corpus incite à prendre en compte l’adaptabilité des termes à l’objectif poursuivi. À l’approche du Cours de Poétique, Valéry avait énoncé sa priorité : « Mon premier objet sera et ne peut être que d’essayer de transformer les notions communes, ordinaires, en toutes ces matières […] » (BnF NAF 19090, f. 328 – copie dactylographiée d’un fragment de Cahier : C XX, 419[2]). Car, rappellerait-il quelques années plus tard : « Le langage, à mes yeux, est un acte d’entre les actes […] » (BnF NAF 19092, f. 37).
Ainsi observe-t-on, dans certains éléments fragmentaires, l’apparente équivalence des termes d’ “action” et d’”acte” :
- La production des œuvres de l’esprit est une action. La représentation des phénomènes de production doit donc se faire à partir d’une analyse de l’action. (BnF NAF 19090, f. 191).
- L’action complète est celle que nous pouvons entièrement reproduire .– imaginer (BnF NAF 19098, f 1).
- On peut conclure que le terme général d’acte ou d’action constitue, en le traitant convenablement, le thème le plus clair et le plus [phrase laissée en suspens] (BnF NAF 19090, f. 156).
Dans plusieurs autres notes, a contrario, leur emploi (ici en gras) contigu affiche une distinction :
- PRODUCTION est ACTION // Cette action […] exige une modification cachée : montage de l’appareil sensitivo-moteur […] Il se produit à partir d’un état de disponibilité ou liberté relative ; et l’exécution de l’acte va ramener le système au zéro […] (BnF NAF 19091, f. 28).
- L’action de l’acte sur l’agent du faire, sur celui qui fait […] (BnF NAF 19102, f. 35).
- Une “œuvre de l’esprit” […] n’est entièrement déterminée qu’en tant qu’action de celui qui la produit, ou modification de celui qu’elle affecte […] On a considéré que la production d’une œuvre était un acte » (CP I, cit .).
Constat :
–Dans l’éventualité d’une « Théorie de l’action », Valéry assigne de « revoir 1° Mécanisme 2° Th[éorie] énergétique de manière à considérer l’actio per se sans l’inégalité subjective Moi → non Moi » (BnF NAF 19090, f. 92).
–Pour une « Théorie de l’acte », qu’il dactylographie sous le titre « ACTA » [ajout crayonné : « Passage de l’indéfinissable au déterminé »], Valéry envisage la coordination de toutes « Fonctions / Permanentes / Éventuelles / Accidentelles » faisant intervenir « Leur excitabilité […] Leur compatibilité » (Ibid., f. 24).
–Une note elliptique d’un Cahier, sous l’intitulé « Cours de Poétique II », laisse entendre que l’interchangeabilité des 2 termes ne serait pas effective car « action = addition des actes » : doit être pris en compte dans les « conditions de l’addition des actes » le principe, pour Valéry essentiel, de transformation ↔ « conservation » […] (C XIX, 278).
–L’expression “en acte” (in actu) canalise et scelle les composantes du pouvoir créateur :
- L’œuvre de l’esprit n’existe qu’en ACTE. Esprit = Acte = transformation instantanée […] (BnF NAF 19090, f. 152).
- en acte c’est-à-dire en voie de fabrication ou en voie de consommation. (BnF NAF 19088, f. 29).
Bilan rétrospectif :
L’incidence de la Physique et des modèles mathématiques sur la conceptualisation par Valéry d’une psychophysiologie à usage privé a été mise en évidence par nos études antérieures[3] ; on se souvient, entre autres à cet égard, de son adaptation personnalisée de la loi d’action ↔ réaction, dont le modèle apparaît pérenne : « Œuvre = Action de quelqu’un { Œuvre = Action sur quelqu’un (ou réaction) de quelqu’un. » (BnF NAF 19089, f. 196). À l’époque de ces modèles divers cependant, Valéry, s’attachant à établir les relations et combinaisons entre « mémoire, volonté, attention, sensation » sous une « unité » fédératrice, en attribue à l’acte la potentialité : « Peut-être – Acte ? » (C VI, 916).
S’était d’ailleurs profilée, dès les premiers temps des Cahiers, l’idée d’une « Théorie de l’acte » (Ci I, 131) porteuse de valences mathématico-philosophiques, que la réflexion matutinale allait développer et affiner continûment quel qu’en soit le contexte :
- L’acte est inséparable de la sensibilité [variante supérieure : La sensibilité est inséparable de l’acte]. Et l’acte doit apporter quelque chose de nouveau, de particulier au point de vue de l’énergie […] – Ci 13, 176 (1914)
- L’acte est la seule notion parfaitement générale car c’est la seule que nous puissions désigner exactement, uniformément. C XI, 443 (1928)
p[our] la (Théorie de l’acte)
adaptation ≡ équilibre avec le milieu […] compatibilités […] corps s’adapte
accommodation […] pour l’exercice optimum de telle fonction particulière […] C XIX, 219 (1936)
Quoi qu’il occurre de l’influence diffuse des filiations, la palette langagière vise à s’en approprier de quoi fonder les principes d’une méthodologie originale. Dans la réflexion sommatrice que génère l’objectif poïétique, la « notion d’acte » se reconnaît comme « Parti pris » : elle s’énonce synthèse de « sensibilité » et « motilité » avec capacité de « Transformation ou correspondance dirigée » ; visant à la coordination et combinaison des fonctions, l’acte selon Valéry « manœuvre le réel » (BnF NAF 19089, suite du f. 196 cit. supra). Le chantier des proses poétiques d’ « Alphabet » de même que les ébauches pour « Lust », en contemporanéité pour une part avec le Cours, exaltent l’« acte d’Ερôς [Éros]» (C XXII, 25) comme acte créateur exemplaire : « Les deux amants ne font qu’un seul artiste qui essaie de créer cette œuvre : l’amour » (BnF NAF 19037, f. 112 bis). Et un tapuscrit de notre corpus « POÉTIQUE » le présente en parfait modèle :
La généralisation du cycle Erôs donne le schème le plus complet de l’activité poïétique, de ses conditions, de ses phases […] du rôle et des interventions du sensitif, de l’affectif et du psychisme […]
(BnF NAF 19090, f. 190).
Dans un Cahier de février 1938, Valéry reconnaît que ce qu’il dénomme « My self – method » s’attache à « n’employer que des termes dont chacun se réfère à une expérience du vivre. » (C XXI, 22).
Regards sur la « “self – method” »
Choisir des termes se référant à l’ expérience du vivre n’exclut nullement pour Valéry de constituer l’arsenal logique qui lui permet de concevoir sa propre conceptualisation du fonctionnement humain. Même si, comme mentionné déjà, multiples sont les sources où puise sa réflexion, Valéry n’a cessé de proclamer et détailler son ambition de rivaliser avec la perfection des moyens d’expression de Léonard et de Wagner dont il admire la faculté de composition et le pouvoir de représentation. Pour mémoire :
- Mais dans l’homme complet, comme l’était celui-ci [Léonard], c’est le rôle de l’art de représenter le retour de l’intellect au monde sensible, de reconstituer la valeur de sensualité. Cette connaissance ne suffit pas à satisfaire son désir et à remplir la fonction qu’il se sent fait pour accomplir. Il doit produire, créer par une autre et seconde nécessité. Ainsi s’achève, se ferme le cycle, l’acte de transformation parfait qui épuise ce que peut un homme […] (Notes préparatoires à une conférence sur Radio – Paris, décembre 1939. BnF NAF 19055, f.93 – Remaniées, ces lignes figureront en 1942 dans sa Préface à la traduction par Louise Servicen des Carnets de Léonard – Voir LP 3, 1237).
- “Salut, Landgrave Hermann !” Salut à toi, Richard Wagner. Le type de l’heureux succès dans la voie du grand Art […] qui est l’ouvrage produit à l’issue d’une profonde analyse, le vrai Poëme , dans lequel la claire vue et conscience de l’art, de ses moyens techniques, de ses conditions esthésiques, s’allie aux ressources naturelles, s’alimente de l’énergie de la vie passionnée […] (C XXIV, 438. La copie dactylographiée est insérée dans un cahier de brouillon du Cours de Poétique BnF NAF 19102, f. 30).
La manière novatrice de considérer l’œuvre en acte génère, de fait, une « transmission de méthode plutôt que de doctrine, de pouvoir plutôt que de savoir. » (BnF NAF 19090, f. 3). Une leçon du mois de décembre 1938 expose la « véritable création » − et cela « à chaque instant » − que constitue la coordination et la combinaison des fonctions liées à « l’acte de l’homme aussi complet que possible. » (CP I, 562 sq.).
Tâtonnement longtemps poursuivi dans le quasi secret de ses Cahiers du matin, l’objectif que Valéry dit atteindre in fine se déclare sans plus de réserves dans le cadre de la Poïétique :
Pour la première fois, ceci est une tentative pour considérer le problème de l’œuvre en ingénieur, d’une part ; et en homme, d’autre part […]
Le fond de l’art est technique de l’indéfinissable.
(BnF NAF 19090, f. 24).
[1] Voir, pour ce néologisme valéryen, l’entrée « esthésique » de ce dictionnaire.
[2] À partir de 1935, des fragments des Cahiers ont été recopiés par des secrétaires sur feuilles volantes : un certain nombre de ces dactylographies figurent dans les chantiers de brouillons de l’époque. Le corpus du Cours de poétique en contient plusieurs dizaines, extraites de divers Cahiers, de 1927 à 1938, que Valéry avait rangées par thèmes dans des chemises improvisées (principalement Avant-programmes de Radio-Paris pliés en deux) : ces dactylographies et leurs chemises sont regroupées sous la cote NAF 19090 de la BnF, ff. 260 à 333.
[3] Voir l’édition intégrale des Cahiers 1894 – 1914 Ci1 à Ci13, Paris, Gallimard, 1987 – 2016.
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