La notion de « relais » acquiert une importance particulière dans le Cours de Poétique de Valéry et est citée dans son programme initial, publié plus tard sous le titre « De l’enseignement de la poétique au Collège de France » (Cours de Poétique I, Gallimard, Bibliothèque des Idées, Édition William Marx, 2023, pp. 72-78). Au fil des années, le concept porte suffisamment de spécificité pour faire l’objet d’au moins deux tentatives explicites de définition.
Première définition – Leçon du 5 mars 1938
La première d’entre elles se trouve en première année, dans un des contextes les plus fréquents d’utilisation de cette notion : la description de la science moderne et de ses appareils, qui multiplient nos pouvoirs d’action, tout en créant des faits nouveaux que nous ne percevrions pas sans ces nouveaux moyens. Ainsi toute connaissance devient inséparable des « relais » qui transmettent par des signaux ce qui se passe dans des ordres de grandeur qui nous sont imperceptibles (Cf. Œ I, éd. Jean Hytier, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1957, p. 920). Dans la leçon du 5 mars 1938, le poète se pose la question (BnF mns, NAF 19088, f. 111 ; Cours de Poétique I, p. 494) :
Qu’est-ce qu’un relais ? C’est un procédé indirect qui ne se borne pas à amplifier un phénomène, comme une loupe, à utiliser, en la concentrant ou en l’étalant, l’énergie de ce phénomène, comme le fait le prisme ; mais qui met à portée de cette énergie, parfois incroyablement faible, des systèmes sur lesquels cette minime action agit, pour amorcer une modification aussi grande qu’on le veut […]
Cette définition de « relais » comme procédé qui met à la disposition d’une énergie plus faible – « parfois incroyablement faible » – le déclenchement d’une « modification aussi grande que l’on veut » semble avoir à l’esprit une référence récurrente dans les pensées de Valéry sur les effets de la technique scientifique dans le monde moderne : l’acte de tourner un bouton (peut-être le relais par excellence), de soumettre au geste le moins coûteux du corps humain la capacité d’allumer la radio et « entendre les voix du monde » (« Le Bilan de L’Intelligence », 1935, Œ I, p. 1081) ou « allumer une lampe […], faire sauter une mine de plusieurs tonnes d’explosifs, […] mettre en mouvement un train » (Cours de Poétique II, p. 368 – leçon du 5 janvier 1945); ou encore : « mettre le feu à l’Europe et déchaîner sur des millions d’hommes des maux incalculables », comme le dit le poète dans l’émission radiophonique du 12 septembre 1939, à propos de la guerre qui assiège l’Europe (Cf. Paul Valéry et le rapport entre écrivains et public en France entre 1918 et 1945, Jane Blevins, Thèse, 2008. p. 407).
La notion de « relais » aurait une pertinence particulière dans la réflexion de Valéry sur la transformation de la science moderne en un dépôt de pouvoirs et de recettes d’action « qui réussissent toujours » (BnF Mns, NAF 19101, f. 29), au point d’être soulignée par plusieurs critiques et commentateurs, à différentes périodes de la réception de l’œuvre de Valéry (Voir L’Analyse de L’Esprit dans les Cahiers de Valéry, Judith Robinson-Valéry, José Corti, 1963, p. 91 ; Valéry devant la Littérature : mesure de la limite, Michel Jarrety, PUF, 1991, p. 426). La multiplication des relais multiplie également des mondes, des systèmes de faits éloignés de nos perceptions initiales. Elle est à la fois le produit et la cause de ce que Valéry appelle la perte de « l’unité du Savoir », unité qui motivait autrefois la recherche scientifique et qui, à l’époque moderne, cédera la place à la poursuite du « pouvoir faire », thème constant du Cours de Poétique (Cf. BnF mns, NAF 19094, f. 13, 24), de nombreux essais (Œ I, pp. 859, 921 ; Œ II, pp. 269, 1075) et fragments des Cahiers (C, XV, 408 ; XVI, 697, XXIII, 3-4).
Deuxième définition – Leçon du 5 janvier 1945
Cela ne signifie pas pour autant que la notion de « relais » n’opère que dans la réflexion valéryenne sur la science moderne. Bien au contraire. Sans manquer de réexposer son rôle dans ce contexte, la leçon du 5 janvier 1945 fait un deuxième essai de définition du concept et élargit son champ d’action en lui attribuant le rôle de « relais capital » pour l’existence sociale. Voué à l’analyse du « fonctionnement de la société », ou plutôt de la « société comme fonctionnement » (voir « fiducia »), cette première leçon de la dernière année du Cours s’attarde plus longuement sur la notion de « relais ». On la situe d’abord dans le débat déjà cité sur le pouvoir faire scientifique (Cours de Poétique, II, p. 368) :
Il y a un certain nombre de mécanismes dont nous nous servons constamment, qui ne sont pas directement objet de science. C’est ce qu’on pourrait appeler l’intervention du système des relais. Par exemple, voici un relais : je puis éteindre ou allumer cette lampe à volonté, avec ce bouton ; le physicien interviendra pour faire le courant électrique ; il interviendra aussi, s’il veut, dans la mécanique et le petit ressort de ce commutateur ; mais, entre le geste que je fais et l’effet que je produis, il n’y a aucune relation quantitative entre l’énergie que j’emploie à faire ceci et l’énergie que la lampe est en train de consumer […] [et] il n’y a aucune relation qualitative entre ce que je viens de faire et l’effet produit […]. Je fais cela quand ça me plaît. Le hasard peut arriver à faire marcher ce bouton, et l’effet se produira automatiquement.
Ensuite, on voit se déplacer vers la discussion sur le langage et la société ce qui serait au cœur de la « question délicate des relais » (Cours de Poétique, II, p. 396) : le ressort qui permet à une action de provoquer des transformations sur un plan de réalité hétérogène. Ainsi, les liens conventionnels entre son et sens dans le langage, par exemple, seraient des relais, parce qu’en énonçant certaines combinaisons sonores, nous provoquons en nous-mêmes et chez autrui des événements mentaux, visuels, etc. d’un ordre tout à fait hétéroclite, en termes qualitatifs et quantitatifs. Ces effets de signification, à leur tour, sont aussi des relais pour des changements suscités à propos de « cas, circonstances et personnes » avec lesquels, en principe, ils n’ont pas de rapport direct (Cours de Poétique, II, p. 371). La récursivité de la notion de relais – le fait qu’ils s’emboîtent les uns dans les autres pour former des relais des relais (Cf. C, XII, 738), et pour étendre les réseaux d’échange d’énergie entre plusieurs plans – serait peut-être la basse continue à travers laquelle le concept opère à différents moments du Cours, et à différents niveaux de la pensée de Valéry sur les « œuvres de l’esprit ».
Comme nous l’avons vu, la notion trouve sa place dans les pratiques scientifiques (avec les outils qui accèdent à des ordres de grandeur éloignés de notre échelle de perception), mais aussi dans les valeurs sociales fiduciaires (les croyances sont des relais d’échange entre ressources concrètes et promesses verbales (Cf. BnF mns NAF 19095, f. 22), dans la vie biologique, avec ses relais nerveux formés au cours de l’adaptation à l’ambiance en constante mutation (BnF mns, NAF 19094, f. 248), dans la friction de la mémoire avec les difficultés du neuf, de l’imprévu (BnF mns, NAF 19094, f. 228). On perçoit ainsi qu’en ouvrant un canal de contact entre deux plans de réalité différents, un relais implique en général un certain déplacement d’énergie, un échange asymétrique de force entre cause et effet. Mais cette asymétrie serait-elle valable pour toutes les opérations de relais ? C’est certainement le cas des relais scientifiques, qui adoptent le pouvoir faire au détriment du simple savoir, et c’est sans doute le cas des discours fiduciaires – une parole impérative coûte généralement moins cher à celui qui l’émet qu’à celui qui en exécute les ordres. Mais qu’en est-il du relais dans la poésie, dans les arts, où il y aurait une « équipartition d’énergie » (C, XIII, 273-274). Et dans les échanges de la sensibilité et des corps naturels ? Ces questions sont peut-être à l’arrière-plan thermodynamique de la pensée poétique de Valéry et son système demande et réponse, ainsi qu’aux rapports complexes entre l’art, la nature et l’entropie (Cf. C, XXIV, 476).
Antériorité de la notion
Toujours dans la leçon du 5 janvier 1945, devant cette nature intrinsèquement fuyante et récursive de l’idée de « relais », Valéry explique la difficulté de la définir et donne des pistes sur sa genèse, « il y a vingt-cinq ou trente ans » (Cours de Poétique, II, p. 370) :
Tout ceci joue un grand rôle dans notre fonctionnement social. Si les éléments indépendants que sont les individus, nos semblables, ont entre eux des relations, et si ces relations sont du type que je viens d’essayer de vous exposer, malgré la difficulté qu’il y a à définir d’une façon abstraite et complète la notion de relais — autrefois, quand ces idées me sont venues, il y a vingt-cinq ou trente ans, j’appelais cela interventions, le mot me paraissait très beau, mais je prends le mot de relais qui est plus court —, dans la vie sociale, le langage, et ailleurs aussi, nous sommes à la disposition d’une quantité de relais.
En comptant les années, on se situe environ entre 1915 et 1920, mais on trouve déjà des incidences de l’idée d’intervention dans les Cahiers au moins une décennie plus tôt, dans des passages sur le fonctionnement de l’esprit et sa façon de réagir aux différentes vibrations, intoxications, excitations causées par des « interventions diverses – (peut-être parce que interventions) » (C, III, 78). Les parties motrices du système nerveux seraient des lieux d’intervention, de « rupture d’équilibre ». « Interventions – nécessitent un potentiel […]. Ainsi, l’homme est composé d’une foule de systèmes ou variables dont chacun est en équilibre […] plus ou moins stable. Il est rompu par des interventions » (C, III, 270). Si, d’une part, nous sommes ici encore à un moment où la notion est visée surtout par son manque de théorisation – « la théorie des interventions, c’est-à-dire des transformations de l’énergie d’un système commandées par un système énergétique extérieur […] – est inexistante » (C, III, 768, Cf. Valéry et le moi : des cahiers à l’œuvre, Nicolle Celeyrette-Pietri, Klincksieck, 1979, p. 58), on peut en revanche remonter encore plus loin dans sa genèse et associer, comme l’a fait Jeannine Jallat (Voir son Introduction aux Figures Valéryennes (imaginaire et théorie), Pacini Editore, 1982, pp. 327-328), les notions d’« intervention » et « intercalation » dans les manuscrits de 1894-1895 de la Figura di Lionardo da Vinci (Bnf ms NAF 19054, f. 15-16). Les deux idées aideront à penser à la « machine intercalée dans la nature » (Bnf ms NAF 19054, f. 17), l’acte de construire, défini par sa discontinuité par rapport à la production naturelle continue et par sa capacité d’intervenir sur celle-ci (Cf. Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci, Œ I, p. 1188).
Dans les Cahiers, la notion de « relais » aura au fil des ans un champ d’action au moins aussi large que celui du Cours de poétique. Elle surgit pour spéculer sur des moyens par lesquels le système nerveux introduit certaines sensations hétérogènes dans une chaîne de transformations corporelles qui seraient autrement imperceptibles (C, VI, 79-80) ; sur la manière dont cette intervention hétérogène provoque des variations dans l’état de la sensibilité, « système clos qui forme relais par rapport à un système séparé » (C, VII, 323) ; sur le concept philosophique de « liberté », impensable sans relais linguistiques qui créent la possibilité de l’intervalle conscient (C, XII, 42-41) ; ou encore sur la façon dont, par contre, « l’habitude absorbe les relais et fait organe direct ce qui est indirect » (C, XII, 227). Tout compte fait, la multiplication de relais se révèle, d’une part, créatrice de champs d’actions discontinues, libres et potentielles, là où auparavant les interactions de demande et réponse se produisaient de manière continue et nécessaire ; d’autre part, elle produit de nouvelles continuités, qui deviennent imperceptibles du fait des réflexes mentaux, des habitudes corporelles, des conventions du langage, des automatismes du fonctionnement social, etc. (BnF mns, NAF 19094, f. 78 ; C, XXIII, 522-524).
Les Relais dans les années du Cours de Poétique
Central pour le Cours de Poétique est le geste de rapporter la notion de « faire » ou de « poïen » aux « œuvres de l’esprit », terme qui englobe les œuvres d’art, mais aussi les pratiques scientifiques et les institutions fiduciaires ; et qui est conçu à partir d’un instant où la différence fonctionnelle entre ces pratiques est indiscernable : comme dit la « Lectio Prima », « artistes, savants, tout le monde en est là » (BnF mns NAF 19088, f. 18 ; Cf. NAF 19094, f. 68). Dans ce contexte, la notion de « relais » assumera son rôle intrinsèquement médiateur, comme pivot entre les fonctions variables de l’esprit, qui agit tantôt vers la netteté de leur distinction, tantôt vers leur combinaison ou mélange. Donc le concept suit-il l’évolution du Cours, depuis ses premières années, plus axées sur la dimension individuelle de la sensibilité et de l’action, jusqu’aux dernières années, qui déploient leurs couches politiques, sociales et culturelles (Voir « Une anthropologie de l’esprit », William Marx, Introduction au Cours de Poétique I, p. 35).
Quelques notes des Cahiers liés à Poétique-Poétique dans ces années indiquent aussi la présence des relais dans ces différentes phases du cours. Dans la première année, vouée à la production spontanée de la sensibilité, les relais sont des arrêts de cette spontanéité du sentir, lieux d’intervention d’actions potentielles issues de la conscience du langage : « Action – Programme. Point de vue fonctionnel […] les interventions, les relais et donc les potentiels » (C, XXI, 692). C’est à partir d’eux que la vie psychique crée des détours après lesquels « pourront venir des dispositions motrices raisonnées et une action adaptée » (BnF mns, NAF 19088, f. 133) ; et que le poète et le philosophe, chacun à sa manière, pourront travailler avec des conventions linguistiques sur l’expérience de la sensibilité et de la pensée (Bnf mns, NAF 19088, f. 137 ; NAF 19092, f. 22).
Dès la deuxième année, le Cours analyse les conditions de l’agir, de l’action de l’esprit, « dans ses rapports avec la ‘conscience de soi’ et le type général de l’acte » (BnF mns, NAF 19087, f. 23). Dans ce cadre, on rappelle que la sensibilité elle-même n’est pas que réceptive, mais productrice, et qu’en elle se cachent des relais dont l’opération nous dissimule le mouvement de la planète, la structure de notre corps et ses énergies intimes : « Ce problème est d’autant plus existant que le nombre de choses cachées est plus grand, et il semble ne dépendre que des relais. Les sens, eux-mêmes, sont des relais – mais relais premiers (ou derniers) » (C, XXIII, 762). On voit ainsi combien la relation et l’écart entre demande et réponse, sentir et agir, action consciente et réaction réflexe, est variable chez Valéry. Si, d’une part, les systèmes d’actes qui multiplient les relais discontinus créent aussi autant de ressorts qui peuvent devenir de nouvelles continuités inaperçues (p. ex, les habitudes sociales, Cf. BnF mns, NAF 19091, f. 195), d’autre part, la propre sensibilité est intrinsèquement hétérogène, incohérente, discontinue, et porte donc déjà en elle un système nerveux, c’est-à-dire « un système de relais qui remédient à l’incohérence totale de nos différents univers de sensations » (BnF mns, 19087, f. 25).
Dans les années suivantes, alors que le Cours examine les modes d’existence politique des œuvres de l’esprit, la notion reste constamment citée dans la réflexion sur la nature fiduciaire des institutions sociales, établies par des relais qui donnent sens et valeur aux discours. Ce que la parole « signifie <images> n’a plus ni moins de conséquence que les sons qui la signifient […] Il y a donc à considérer les valorisations. Encore une affaire de relais […] L’ensemble de ces valeurs (énergie, spécialisation), peut se nommer Créance ou Fiducia » (C, XXIX, 126). Ainsi, en enquêtant sur la « fiducia » des pouvoirs des « 3 formations P D R » (politique, droit, religion), les notes d’une leçon de 1942 précisent : « Le POUVOIR […]. Il consiste dans un relais verbal. Possession des conditions qui soumettent l’action de l’homme à la parole de quelqu’un. Il est donc VALEUR de PAROLES […]. Petite ‘cause’, grands ‘effets’ » (BnF mns, NAF 19095, f. 31). Dans ces années, on touche aussi aux apories de la « science ‘moderne’, c’est-à-dire à relais » (C, XXIII, 3-4) et leurs implications sociales :« la transformation industrielle du monde » (BnF mns, NAF 19094, f. 22) mène la science à adopter une « politique de résultats », qui « ne compte que des succès pour la bonne raison qu’elle n’est faite que de succès » (f. 29). Par le relais infaillible de ses recettes d’action, « LE POUVOIR DU SAVOIR dévore le SAVOIR », ce qui conduit à un avilissement de tout discours non soutenu par des résultats imitables : « diminution de toutes les valeurs fiduciaires (ruine du sens commun, des traditions, des croyances » (f. 21).
On voit ainsi que les « relais » sont des acteurs importants dans le drame de l’esprit et de sa lutte avec la nature et avec lui-même. « Dieux hindous à cent bras », comme le dit une leçon de 1944 (BnF mns, NAF 19094, f. 177), ils déploient le « pouvoir sans mesure de presque rien sur le tout. C’est là ce qui résulte de notre organisation de relais, sur quoi on ne s’attardera jamais assez » (C, XXIX, 753-754). Au milieu de cette lutte, le poète joue des relais, non pas exactement pour profiter de l’économie de forces qu’ils lui permettent (bien qu’il puisse en faire, selon les exigences du métier), mais pour créer des liens d’échange et hésitation prolongée entre des ordres hétérogènes, retrouver l’équipartition d’énergie entre eux aussi bien que les nombres plus subtils, « les n + s – c’est-à-dire, les relations cachées entre les plus diverses choses » (C, X, 291-292). La leçon du 18 février 1938 (BnF mns, NAF 19088, f. 94) rappelle que :
L’art oblige aux problèmes de la composition d’éléments tout hétéroclites (son et sens, forme et matière) et donc à faire « comme si » des choses incommensurables avaient une commune mesure, se commandaient ou bornaient l’une l’autre (N + S). Par quoi, peut-être, son attitude était plus générale que celle des sciences, dont le premier soin est de mettre part, de séparer, par exemple, vie et non-vie ; continu et discontinu ; chimie et physique, etc.
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