Micheline Hontebeyrie

On connaît  la perplexité de Valéry devant la situation imprévue que constituait la création, à son intention particulière, d’une chaire au Collège de France en 1937.

Or, le 5 janvier 1945, Valéry commence ainsi sa leçon :

Quand, il y a sept ans, j’ai commencé ce cours, je savais bien que j’allais où je ne pensais pas aller. C’était une entreprise qui devait s’improviser suivant une certaine direction tracée à l’avance, une simple direction […] en trouvant de leçon en leçon […] la substance même de la leçon. » (CP II, 355).

Nos recherches montrent comment il a tiré profit de cette occasion fortuite pour reprendre et synthétiser, à partir de son expérience personnelle, les notions essentielles à « la fabrication des “œuvres de l’esprit” » (192).

Cependant une réalité factuelle est à prendre en compte pour mesurer l’ampleur du cheminement consigné  dans les leçons de 1945 :  six des années du Cours de Poétique coïncident avec les six années de la Seconde guerre mondiale et il est évident que ces années de guerre infusent la perspective initiale.

Certes Valéry précisait en 1940 que l’actualité événementielle ne serait évoquée que « de très loin, bien entendu. » (CPI, 604). Néanmoins, sa leçon du 12 janvier (à cette date, la France n’est pas encore sous occupation allemande) stipulait ouvertement la nécessité impérieuse de sauvegarder les ressources intellectuelles et culturelles quand « toute une partie de l’Europe […] s’est privée déjà de ses créateurs et a réduit au minimum l’emploi de l’esprit. » (CP I, 606) ; et, dans un cahier de brouillon, la figure de « Robinson » (peut-être réanimée par la reprise des « Histoires  brisées ») apparaissait, associée à ces nécessaires « réserves spirituelles » (NAF 19100, f. 2).

La phase de crise de 1942 correspondait à un contexte national et international anxiogène. La leçon du 19 juin 1942 (la seule de l’année transcrite d’après une sténographie) signalait effectivement « la situation extrêmement critique » affectant l’univers de l’esprit (CPII, 183) et s’interrogeait « non sans angoisse » sur le devenir du « capital intellectuel européen » (187).

En décembre 1944, la guerre n’est pas encore terminée mais la France n’est plus sous occupation allemande ; les paroles insistantes de Valéry célèbrent une liberté retrouvée : car cesse enfin, il le proclame,  la « trop longue durée de contrainte générale » qui « réduisait l’esprit à s’exprimer dans l’ombre » et s’achève le « régime de la crainte » (CP II, 336). À ce moment précis, le portrait qu’il trace du « vieux Voltaire » (CP II, 342) paraît lui tendre une sorte de miroir : Voltaire, parangon de « la liberté de l’esprit » (346), avait mené, dans le « dernier tiers de sa vie » (351), un âpre combat politico-juridique motivé « par le seul souci du bien public » (Id.) et il avait créé un langage accessible à tous ; à son image, l’actualité de 1945 impose de trouver une « voix » qui serait « à la mesure du monde en feu. » (CP II, 352).

Voici les trois leçons sur lesquelles porte principalement mon propos :

  • vendredi 5 janvier : « Le fonctionnement de la société et le langage » (CP II, 354-376 ) ;
  • samedi 6 : « La puissance de la parole » (Ibid., 377-398 ) ; 
  • vendredi 12 : « La production et la consommation des œuvres de l’esprit » (Ibid., 399-416).

En regard des textes édités,  ce sont les notes préparatoires de la réflexion qui retiennent l’attention.

Outre les Cahiers contemporains, les documents qui nous sont accessibles au titre de l’année 1945 correspondent essentiellement aux 160 feuillets réunis par la BnF sous la cote NAF 19095 avec la mention « 1944-1945 »[1] ― en interaction cependant avec certains feuillets de la cote NAF 19094.  

La consultation au département des manuscrits montre que la plus grande part de ces 160 feuillets proviennent d’un groupe de 103 feuillets répertoriés sous la cote 462 dans l’inventaire originel de Denise Rousseau avant transfert des documents à la BnF.

Il convient de prendre en compte un mélange flagrant des papiers

1°) d’autres feuillets de cet ensemble Rousseau 462 se  trouvent dans le registre NAF 19094 (attestant d’une circulation des thèmes entre l’année 1942 et l’année 1944-45) ;  

2°)  le f. 19 de NAF 19095 (sans cote Rousseau) avec intitulé « Cours du 26 janvier » renvoie en réalité à l’année 1940.

Déplacés et brassés par le classement thématique de la BnF, les 160 feuillets NAF 19095, de formats divers et dépourvus de trace d’un classement personnel, ne portent pas de date, à l’exception de 2 renvois allusifs à  « [19]44 » sur les f. 3 et 13, et de la précision notable « 5. 1. 1945 »,  sur le f. 1 qui stipule : « Les problèmes de la cité se mêlent aux problèmes de l’esprit. ».

Dans leur majorité,  ces feuillets traduisent les méandres de la réflexion et ses essais pour une formulation aussi précise que facile à faire comprendre.  

D’entrée, le 5 janvier, Valéry précise à ses auditeurs son intention de « faire une sorte de révision » à partir du « sujet assez vaste » traité durant les années précédentes, et d’introduire « d’autres questions qui, après tout, mériteraient peut-être un certain examen. » (CPII, 355).  Ce sont naturellement ces autres questions qui retiennent notre intérêt.

Les feuillets de recherche, manuscrits ou dactylographiés, mettent en évidence l’objectif fondamental, à savoir une analyse des 

Œuvres collectives de l’esprit […] Leur “poïétique” ? Production, Consommation, Valeurs et avant tout, besoin, nécessité […] » (NAF 19095, f. 92) ;

Il s’agit en somme  une explication des « œuvres de l’esprit en tant que production sociale. Et la société comme œuvre de l’esprit. » (Ibid., f. 97).

Le langage en est le vecteur (l’accent est mis sur la puissance de la parole) et le rapport à l’Autre/aux Autres en est un facteur fondamental.

 Quant au « Fonctionnement », mot-clé de ces leçons, il constitue pour Valéry une « Idée capitale » ;  car fonctionnement se définit ainsi :

conformité de transformation d’un système de choses (et parfois d’êtres vivants) avec la transformation que peut opérer notre action consciente, prévisible, et répétable (donc, intelligible). C’est une similitude [.. .]

 (C, XXIX, 847)

Rappelant sa comparaison entre les phénomènes économiques et les phénomènes de production et consommation des œuvres de [FL1] l’esprit, Valéry affirme à ses auditeurs :

On ne peut concevoir ni l’économie matérielle ni l’économie spirituelle à l’état complètement isolé . 

 (CPII, 357).

Et il reprend le symbolisme du Robinson insulaire : protagoniste de l’une des « Histoires brisées » depuis les années 20, le Robinson de Valéry a rassemblé suffisamment de provisions matérielles pour pouvoir assurer l’exercice libre de son esprit. La leçon du 5 janvier en propose une adaptation  :

[…] On peut concevoir peut-être un Robinson intellectuel […] un Robinson pensif, qui essaierait de se faire à lui-même, et son art et sa science, sa philosophie, sa théologie etc.. Mais il est possible que cette conception soit absolument fausse.

En 1945, « ce Robinson-là » doit  prendre en compte « une humanité qui attend, une société qui attend et qui aura besoin de ce qu’il fait là, lui seul, pour lui seul. » (CP II, 363) [2]. 

Le constat s’affirme : « Les arts, les sciences, les œuvres de l’esprit reposent, comme toutes les activités sociales, sur l’Homme non isolé » ; de ce fait, on peut même envisager une « Théorie de l’homme non isolé.» (NAF 19095, f, 55).

La problématique doit s’universaliser :

La société constitue une découverte d’une similitude  par quelqu’un et d’une relation de cette similitude avec sa sensibilité . 

(NAF 19095, f. 9).

Comment des êtres indépendants sont-ils dépendants et comment cette dépendance produit de la conservation, entretient constance […] confiance […] prévision. Le fonctionnement social assure suffisamment un “Avenir” […]

(NAF 19095, f. 57).

Et le fonctionnement de la société doit s’établir sur une « stabilisation » des relations entre Semblable et Dissemblable :  

Chacun porte, émet, subit un Tout et en tant qu’il figure en ce Tout. 

          (NAF 19095, f. 56).

La liberté retrouvée, cette problématique de Valéry explore les trois grandes notions qui, pour lui, symbolisent le retour à l’ordre politico-social et constituent le socle du fonctionnement : une triade Politique-Droit-Religion est représentée par le sigle « P. D. R. »

(NAF 19095, f. 14, 18, 31, 32, 33, 34, 35, 37, 53 par exemple).

 Ces trois notions ont fait l’objet des textes de 1942 qui sont reproduits in CP II, p. 160 à 168.

Dans le même temps se déclarait l’orientation nouvelle du questionnement :

 La recherche d’une définition de l’Autre ou des Autres est le problème le plus important qui soit.

Car  cette définition [ …] retentit d’abord sur le Même, et puis domine tout ce qui s’intitule Morale, politique, économie, etc. ; et puis, amour, amitié et leurs contraires – qui sont, dans l’ordre privé, ce que sont Morale, politique, économie dans l’ordre public et statistique […]

(C, XXV, 508 : avec en marge la mention « Droit »)

La relation Même/Autre, depuis toujours, est naturellement le pôle axial du dialogue intérieur. Pour ce qui concerne l’ordre privé, Valéry la fait paraître comme nœud de la relation amoureuse :

l’affaire Amour […est] un aspect particulier de l’affaire Autrui,

[…] C’est une chose énorme qu’il y ait des Autres.

(C, XXIX, 847)

Cependant, la relation figure dans les Essais pour « Saure le peintre des « Histoires brisées », en tant qu’elle détermine « l’action complète » dans l’art dont les « 3 manœuvres » fondamentales s’énoncent : « Connaissance de l’AUTRE » / « L’AUTRE MÊME » / et « l’AUTRE – AUTRE » (NAF 19084, f. 111). La datation incertaine peut donner lieu aux supputations.

Dans les années 1940, la relation aux Autres acquiert une particulière intensité pour ce qui concerne l’ordre public :

Des transformations réciproques de l’Idée de l’Homme et du fonctionnement social […] L’Autre devient moyen, matière, relais de forces […]. 

(NAF 19095, f. 89). 

Dans la problématique du fonctionnement social, les trois notions  Pouvoir-Droit-Religion sont liés à la Puissance de la parole, qui les conditionne  (Voir NAF 19095, f. 39 entre autres).

En novembre 1944, un fragment de Cahier offrait une synthèse des sujets à aborder en janvier :

Tout ce qui est “social” est langage et ressorti à 3 chefs (à déduire) : Politique – religion – droit, plus ou moins mêlés, différenciés et [inachevé]

Politique et religion = emploi du langage comme excitant[…] Droit – langage comme opérant […]

Une société est une application, une démonstration, une généralisation et spécialisation du Pouvoir verbal.

   (C, XXIX, 152)

On découvre que Société est fonctionnement […] il s’agit d’une dépendance entre des systèmes vivants indépendants. Cette dépendance est de la nature de relais. Théorie du relais. Le relais est Langage[3].

[…] Le pouvoir est constitué par la possession de la parole qui, moyennant une croyance, vaut une action et peut entraîner l’action .

(NAF 19095, f. 85).

Le 6 janvier 1945, Valéry commente pour ses auditeurs la « puissance de la parole » d’un écrivain qui, à l’instar de Voltaire, peut mettre en jeu « le poids de sa pensée armée de toutes les formes que vous voudrez » et éveiller « les émotions que vous pouvez avoir en vous à l’état virtuel. » (CP II, 383).

L’actualité lui a permis d’en vérifier les possibles dérives :  

Il avait été dès l’abord impressionné par le pouvoir quasi magnétique de la parole d’Hitler, et il en avait stigmatisé en termes forts le danger dans son allocution du 12 septembre 1939 sur Radio-Paris : « Les Eglises, les universités, la presse, la tribune, toutes les voix ont dû se taire devant une maîtresse voix, une rauque et violente voix dont les invectives, les ordres, les menaces qu’elle profère retentissent dans toute l’Europe ».

De fait, en 1945,  le producteur−auteur des œuvres de l’esprit apparaît investi d’une sorte de mission envers le consommateur : 

 « il contribue à ce qu’on peut appeler l’éducation générale, généralisée, des gens. » (CP II, 649).

Ayant déploré dans sa leçon du 26 janvier la disparition de « l’espèce de mysticisme esthétique » − à savoir une « croyance ferme, en particulier, dans la valeur de forme » (CP II, 505) − qui autrefois prévalait, Valéry dans son ultime leçon du 24 mars livrera un plaidoyer pour la Forme et dans les dernières pages de son Cahier du mois de mai esquissera le plan d’une « Éthique de la forme » ― soit « La forme considérée comme éducatrice ». Valéry la relie à l’accomplissement personnel idéal : « L’œuvre de l’homme complet » (C, XXIX, 887).

En somme

Aux auditeurs du Cours de Poétique, à plusieurs reprises, Valéry se présente en vieux monsieur et insiste sur le qualificatif.

Il semble que ce ne soit pas tant l’âge qu’il souligne ainsi mais plutôt l’amplitude de l’expérience vécue, donc le bilan qui en découle ― ce à quoi il procède effectivement  jusqu’aux tout derniers moments de sa vie.

À partir du séisme de  la 1ère Guerre Mondiale, on le sait, Valéry avait mis l’accent sur les dangers encourus par les valeurs de la civilisation européenne et il promulguait le bien-fondé d’une politique de l’esprit en vue  d’assurer une paix durable. Dans les années 20 et 30, plusieurs de ses écrits s’y sont employés.

 En parallèle, on doit se remémorer, d’une part, son implication un peu plus directe dans sa conférence de Berlin en 1926  (intervention qui lui avait valu l’approbation d’Einstein et divers éloges aussi bien qu’un certain nombre de critiques acerbes − dont un réquisitoire virulent de Léon Daudet dans L’Action française du 25 mars 1927) et, d’autre part, ses prises de parole au Comité de Coopération intellectuelle de la Société des Nations où il avait émis le vœu qu’un tel cadre puisse générer « un état de compréhension mutuelle entre les peuples » apte à éradiquer le recours aux « solutions violentes » (VRY, ms 635)[4].

Le bilan que livre Valéry, dans ses leçons de 1945, est à décrypter autant comme un point de vue universalisé sur les valeurs à sauvegarder que comme une « manière de théorie de [s]on esprit » (CPII, 194).


[1] Il leur a été ajouté une vingtaine de feuillets de « notes prises au cours de Valéry 1943-1945 » (f. 161-184).

[2] Un feuillet non reproduit dans l’édition posthume des « Histoires brisées » exprime une réserve : « Robinson, dans son île inconnue et déserte, que fût- il devenu si le vaisseau jeté à la côte ne lui eût offert tout un trésor de moyens et d’engins, c’est-à-dire de solutions toutes prêtes du problème d’agir pour subsister ? N’étant pas de contrée plus inexplorée, de plus vierge, ni de plus dépourvue que l’avenir, il est naturel que l’on explore toutes les profondeurs du passé pour subvenir aux besoins. » (NAF 19085, f. 38).

[3] « Rôle de “l’esprit” dans ces affaires ? Il est dans le rôle du langage […] Puissance de la parole » (NAF 19095, f. 37 et CP II, 163).

[4] La référence VRY est celle du Valeryanum de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, soit un ensemble de manuscrits et documents rassemblés par Julien-Pierre Monod.


 [FL1]Modifications apportées pour éviter la séquence “entre la production et la consommation… et les phénoménes”.