PRÉAMBULES SUR LA PROBLÉMATIQUE DE LA DÉFINITION DES NOTIONS CHEZ VALÉRY
Disons-le d’emblée, pendant toute sa vie, les tentatives de définition, chez Valéry, ne cessent de changer d’optique sur le plan « phrastique ». Cela est d’autant plus évident dans ses Cahiers, cet exceptionnel laboratoire de pensées, où il ausculte de nombreux mots-clés en acte qui, selon lui, ont été malmenés par les philosophes.
Toute définition est, en fin de compte, une évaluation (sur fond subjectif). Une définition repose également sur le fonctionnement de la notion de phrase en tant que « suite additive » (C, XXII, 467) qui met en jeu certains effets d’une combinatoire du théâtre sensoriel en acte. Autrement dit, en amont de toute définition, il faut commencer par celle de la phrase.
Syntaxe –
Ce qui donne les moyens de faire une phrase – par ordre des mots et usages des flexions –
Donc, il faudrait d’abord définir la Phrase –
(C, XXII, 722.)
Bref, les définitions, pour Valéry, n’existent que contextualisées (dans leurs formes phrastiques), c’est-à-dire en composition et en acte jusque dans les moindres recoins de la ponctuation et de l’emploi des conjonctions, etc.
Ceci est fondamental et aura pour finalité une représentation et non une explication du fonctionnement vital.
Une vraie définition doit conduire hors du langage, à une situation d’échange de mot contre chose ou mimique de désignation ou d’imitation, et de chose contre mot.
Toute définition non résoluble par extériorité, c’est-à-dire en [montrer par un faire] (acte Ï perception) est purement fiduciaire et non stable.
Une vraie définition est une soudure du non-langage au langage, indépendante de tout ce qui n’est pas le percevoir et le faire – en général – et le refaisable. […]
(C, XXVI, 582.)
Les définitions de Valéry commencent souvent par une mise en garde contre les entrées en matière insuffisantes et mal accouchées. D’ailleurs, les définitions dans les Cahiers restent, en un sens, dans le domaine des « gammes » – et des spéculations – qui se répètent et se peaufinent comme des « défenses en spirale » secrétées par un coquillage. (Voir C, XXIII, 387.)
Une définition est, comme une abréviation, une équation en physique (ce qui se réduit à un état pur). Il en va de même d’un beau poème qui, pour Valéry, ne se peut résumer. Dans tous les cas, une abréviation repose toujours sur des signes et des conventions.
[§] Mais qui dit abréviation dit signes et donc, conventions. Toutefois, ce n’est pas tout. Il faut mentionner aussi ceci : Manière de voir qui transforme les questions ou aspects de sorte que la solution apparaisse –[§] (C, XXII, 595.)
Ajoutons ici que le style aphoristique auquel Valéry fait souvent appel est un exemple de cette tendance à vouloir saisir le noyau dur ou l’essentiel d’un principe ou d’une observation sur le fonctionnement mental. Les définitions, parfois, ont tendance à se réduire à une sorte d’épithète ou d’aphorisme. Et ici, Valéry en est le maître – mais c’est surtout pour tailler davantage de facettes et faire valoir d’autres types d’éclairage (toujours provisoires). Et tout cela mène souvent à des rapprochements de termes assez hardis.
Tout lecteur des Cahiers serait sensible aux mots (ayant valeur de titre) qui résonnent à l’intérieur d’autres passages sur les pages qui suivent (ou qui précèdent). Ils se colorent ainsi de multiples pensées analogues, complémentaires ou différentes, et porteuses d’autres dimensions.
Toute définition, chez lui, serait un acte de faire – qu’il analyse, toujours dans son contexte langagier. Priorité ici à ses verbes de prédilection (faire, produire, sentir, etc. et ses variants REfaire, REproduire, REssentir), aux mots en BLE (souvent nominalisés : possible, faisable, sensible, etc.), en ANT (faisant, sentant, etc.) sans oublier les termes en ITÉ (faisabilité, etc.) et TION (production, construction, etc), et les comme si (parfois suivis d’un imparfait du subjonctif pour insister davantage sur leur côté provisoire et transitif). Il faut rappeler les nombreux cas où les mots qui participent aux tentatives de définition se trouvent soulignés, – ou entre guillemets pour nous rappeler qu’il faut les prendre avec des pincettes.
Précisons ensuite qu’il travaille, avant tout, contre toute notion figée dans le formol. (Transiit classificando, dixit Monsieur Teste). Valéry résiste à toute tentative d’empailler les mots pour les installer ensuite sur un buffet composé d’objets hétéroclites et immobiles – ou pour les transformer en « nature morte » (expression infiniment plus malheureuse que stille Leben en allemand, ou still life en anglais).
Et pour ce faire, il déjoue l’illusion de l’isolabilité des mots qui, par essence, n’ont pas de cloisons étanches. Il évoque inlassablement les pièges de la nomination. Le sempiternel problème des « notations » et des classifications paraît souvent sous forme de faisceau ou de réseau de termes-clés – (jumelés ou juxtaposés par des tirets) et non par ordre « purement » alphabétique. Sur le marché des mots, il y a des échanges, mais pas de pièces sonnantes. Et les valeurs ne cessent de changer (comme à la bourse).
Valéry nous met en garde contre les pièges de la fiducia. Il y a aussi les abus des définitions par négation :
Il ne suffit pas de placer une négation devant une notion pour que la notion ainsi formée ait un sens – (C, XXIII, 250.)
La notion reste toutefois pour lui une nécessité, mais il s’agit d’une falsification nécessaire (voir C, V, 125). Et nos concepts sont impurs car nos « éprouvettes sont sales », disait-il (voir C, VI, 6) et « On ne peut isoler « une pensée » que fictivement […] » (C, XXV, 110) ; idem pour les sensations. Car ce que nous observons en nous est fondamentalement hétérogène. C’est pour ces raisons que Valéry aborde le concept comme une « approximation » (C, VIII, 62) sans cesse renouvelée. Il reste donc dans le domaine du faisable, du posable et du possible (c’est-à-dire le faire à l’état potentiel.) Ajoutons aussi que les « corps purs » ne sont que des visées de l’esprit au travail.
Mon dictionnaire –
J’ai passé ma vie à me faire mes définitions (C, XXII, 24.)
La notion, pour Valéry, concerne principalement les « effets d’un mot » qui « se prête à classification » (C, XII, 93) dans un contexte donné. Je reprends ici le mot « effets » car c’est ainsi que nous restons au cœur de l’esthétique (voire de l’esthésique) sans cesse ajusté à un moment donné et à un contexte particulier. Les concepts se définissent inlassablement par leurs rapprochements, leurs approximations, leurs modifications… et surtout, par leurs écarts. Il y a donc, chez Valéry, un esprit fondamentalement « anti-conceptionnaliste » (C, XV, 418) qui a souvent tendance à tout réduire à une histoire d’« écriture », de « notation », de « convention » « qui ne touche pas aux choses » (C, XVI, 310) (aux noumènes qu’il faut protéger !), et cela, hors d’une certaine pureté « physico-chimique » (voir C, XV, 442 ; C, X, 101). Pour lui : « Toute conception qui ne se traduit pas en actes suffisamment justifiants n’est pas « scientifique » – (C, XIX, 230-231). Nous sommes loin également du « sensu geometrico », et devons regarder tous les mots avec un œil braqué sur ce que Valéry appelle le « provisoire » et le « relativable » (voir C, XXI, 80-81). Mais, précisons-le, nos « justifiants » reposent sur un effet de valeur qui, comme dans toute évaluation, comprendra toujours en dernière analyse un critère qualitatif (c’est-à-dire la présence ou l’absence d’une certaine qualité) loin du quantitatif ou du quantifiable. (Le qualitatif reste toujours pour lui dans le royaume des valeurs et de la fiducia.)
Tout travail sur les définitions et les dénominations ici se doit de nous renvoyer à une manière de faire pour rester fidèle aux principes élaborés par Valéry dans le cadre de la poïétique (du poiein).
des Définitions
ne doivent contenir que du faire. –
acte de désigner du doigt ou acte imitable. Et comment désigner ?
La notion de convenir – et de ne convenir pas est seconde.
C’est une prescription p[our] utilisation spéciale et non essentielle – –
Une définition peu propre à la logique n’en est pas moins suffisante p(ou]r l’usage courant.
Les définitions ne sont que communications pour échange – et pour conservation mais n’ont pas à aller au fond des choses (C, XXII, 4.)
Cette notion du faire – et de l’action en cours, est aux antipodes de toute fin absolutiste.
C’est le verbe-acte qui doit primer dans toute tentative de définition pour rester fidèle aux principes valéryens – car la substantivation au sens fort du terme en ferait un état statique. Les définitions sont sans cesse modifiées par la phrase et l’action de la phrase.
Valéry analyse les productions de l’esprit sous le signe des opérations où interviennent à la fois les mots de poïétique et d’esthésique.
Ajoutons que les termes poïétique (le faire – et surtout le produire) et esthésique (le (re)sentir) reposent, chez Valéry, sur une démarche et une démarcation précautionneuses, souvent en négation, non sans ses refus, ses chevauchements, et une certaine idée des aires d’observation fonctionnelles, phénoménologiques, dirais-je, et « germinatives » en interaction constante dans son système C[orps] E[sprit] M[onde], à savoir le référent par excellence chez Valéry. Et même si « la conscience de soi a pour instrument, référence la sensation du Mon Corps » (C, XXIV, 186), nul ne peut ignorer ses limites. Rappelons aussi que la référence ou le point de départ pour Valéry repose sur un constat sans cesse repris, à savoir : « l’instabilité mentale essentielle » (C, XV, 631), le transitif. Autrement dit, le poïein est toujours accompagné comme dans sa devise : Le « Faire sans croire ou Analyse, d’abord » (Œ, II, 1488).
J’ai horreur de croire et horreur de ne rien faire.
Faire ? Mais faire – a aussi son sens particulier p[our] moi.
Ce n’est point s’employer à quelque œuvre.
C’est modifier EN MOI le modificateur des données.
Se dégager – N’être pas seulement celui qu’on fut. (C, XV, 812.)
Et il va jusqu’à appeler « crapuleux le critique qui exploite les conclusions sans références aux prémisses et aux opérations qui engendrent les conclusions » (C, XIII, 35).
(Vouloir) isoler ou définir une notion englobe souvent le principe suivant : « Ego // Ma véritable valeur – elle gît dans mes refus » (C, XIX, 108). Mais sur une note plus positive il nous rappelle : « Si tu savais ce que je jette, tu admirerais ce que je garde ». (C, V, 368 ; CXIII, 185). Mais point pour « Faire un système » car « c’est faire un ouvrage c’est dire : Tel jour, j’arrête ma recherche – Je tiens ma vérité. Je l’écris. // Mais c’est falsification – » (C, XXVIII, 104).
Et il ne s’agit point d’éléments purs comme en chimie. Et c’est là où le bât blesse ! Il faut éviter de faire des définitions ici une restriction excessive de leur variabilité générale ou de les laisser varier à l’infini.
Si je ne nie pas la fécondité d’une classification (sous forme de notions, concepts, etc.), il s’avère que leur contexte prime toujours jusque dans le Cours de Poétique de Valéry qui, à mon avis, est loin d’être un fourre-tout pour quelques-unes de ses notions-clés préférés – mais une manière de retravailler ce qui lui est capital dans ce domaine.
Rappelons, pour « conclure » que, dans les Cahiers, les concepts se développent par fixation toujours partielle ou provisoire, et souvent sur les feuilles voisines, par affinité, par contraste, et par son contexte. Et nous constatons sans cesse qu’un mot-clé dans tel ou tel passage continue de résonner et raisonner (autrement, bien entendu) à l’intérieur de passages qui suivent et qui précèdent celui qui semble « capital » grâce à tel ou tel titre. Dans tous les cas, il s’agit d’un effet de sens qu’il faut chercher à saisir.
Il va sans dire que les mots de différence (de différer), d’intervalle et de distance, accouplés à un besoin, au faire et au sensible, sont omni-présents lors de toute tentative de définition chez lui.
Le problème des définitions chez Valéry réside dans ce qu’il appellerait le reste ou le restant, le non-assimilable ou l’absent : problème-clé de toute pensée ; problème-clé de toute définition et de la totalité des mots en « isme » qu’il rejette.
Il revient sans cesse aux limites du non-isolable et, par inférence, le non-enseignable dans le domaine de la philosophie et des concepts en général. D’ailleurs, pour lui, ce qui est non-isolable nous échappe. « Le principe, à mon avis, est celui-ci Il n’y a pas de mot isolable. – » (C, XXII, 651.)
Mais adossé ainsi au néant des définitions, il rebondit toujours pour échafauder modestement quelques pistes possibles… dont le cadre serait l’imminence et de l’écart. Il s’agit aussi d’« une sorte de préparation perpétuelle, sans objet, sans finalité – peut-être aussi instinctive que le labeur d’une fourmi, quoique de tendance additive, perfective ; quoique sans but pratique ni extérieur […] » (C, XXII, 462).
Rappelons ici son rêve fondamental : « Pureté » ou séparation des constituants – Se faire une manière « synthétique » à partir d’analyses (C, XXIV, 744).
Mais « On ne peut isoler « une pensée » que fictivement » (C, XXV, 110) ; et on ne peut pas mettre les notions en situation véritablement adiabatique – dans un thermos mental (car elles sont loin d’être pures comme dans le cas de la chimie). Les notions (en philosophie) sont pénétrées d’inférences, d’associations, etc.
Il n’empêche que toute tentative de définition à la Valéry contient du faire, – qui ne s’éloigne jamais du faire (re)sentir – du sentir faire, et du se re-faire. Nous sommes loin de la tendance mallarméenne de produire un poème hypersyntaxisé centré sur la notion d’œuvre. Les poèmes de Valéry sont avant tout hyperesthésiés, et centrés sur le Moi et le langage.
Et même dans les derniers Cahiers où il tente, ou a l’impression de résumer tout un travail sur ses définitions, le processus reste ouvert, car il n’y a pas de dernière pensée possible.
Gardons surtout la pensée-définition dans toute sa virtualité.
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