David Edward Morrison Elder

Dans les tout premiers dossiers du Cours de Poétique de Valéry (NAF 19086 [1933-1937] et 19089 [1937-1938] à la BNF) foisonnent divers emplois du mot esthésique qui nous renvoient d’abord à « l’invention esthésique », à la « sensibilité créatrice » et à des « préceptes esthésiques concernant la poésie ». Ce sont les termes d’« invention » et de « créatrice » qui seront remplacés par ceux de « production » de « produits », de « producteur » et de « productivité » qui se combinent mieux avec les idées fort valéryennes de fabrication, de composition, d’architecture, etc. Et le mot de « précepte » se relègue à ce qu’on pourrait appeler des conditions esthésiques (quasi indéfinissables) sous forme de modulations de la sensibilité, dont Wagner reste le maître incontesté pour lui. « L’Art veut […] un sentiment des actes, une « sensibilité » et une « intelligence » du faire » (NAF 19089, f. 190). Chez Valéry, « L’ART / développé en manière de sentir et de penser » comprend une « Esthétique de la Compréhension » et «  L’Édification de l’Intelligible » (NAF 19094, (1942-1943 ; 1943-1944), f. 112). En 1939, il nous rappelle que

Mon « Esthésique » premier livre de la Poïétique traite de ce que je nomme sensibilité et par là je groupe les sensations et les regarde en tant que productions –

réunissant sous ce chef tout ce qui advient d’instantané et peut d’ailleurs se prolonger avec une continuité – sensible

ou une conscience de suite involontaire, d’enchaînements imposés

Ceci est comme extériorisé, extériorité à divers degrés –

Un besoin – une douleur une différence un souvenir, une association s’opposent à ((Moi)) comme une vue, une odeur

Le Moi instantané

On pourrait aussi définir un Moi de degrés divers – de différenciation, donc de pouvoirs

(C, XXII, 253.)

L’ESTHÉSIQUE a pour origine grecque le mot Αἴσθησις – sens[ation]. L’esthésique, chez Valéry, est inséparable d’un faisceau-réseau d’autres termes tels que sens, sensation, sensibilité, sentiment, sensoriel, sensuel, sentir, pressentir, ressentir… (pour ne pas oublier le dis-sentir chez M. Teste : ce détachement radical du sensible avec ses écarts et excès extrêmes)… Le mot « anesthésique » figure dès ses premiers Cahiers, souvent en relation avec sa lutte contre sa sensibilité en crise. (Dans l’an-esthésie réside un certain mécanisme de défense contre les écarts de l’affectivité en crise.)

Valéry signale aussi à maintes reprises que « Tout est sensibilité » car le noumène (ou la chose en soi), ou ce qu’il appelle le « non perçu », est toujours en opposition au sensible. Pourtant, dans la production poétique, le sensible reste au cœur des effets à produire,

L’artiste traduit non mot par mot, mais effet produit par effet à produire.

La plus belle et forte situation intérieure n’a nul rapport nécessaire avec le langage.

L’art commence par le sacrifice de la rigueur fidélité à l’efficacité

(C, IV, 479, notre surlignement).

Revenons ici au sensible et au célèbre « Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu » [Voir (C, XXII, 715) 1939-1940]. (Notez l’emploi du passé dans la phrase ci-dessus – version que favorise Valéry par rapport à « Nihil est in intellectu quod prius non sit in sensu » « Rien n’est dans l’intellect qui ne soit d’abord dans les sens ».) Selon Valéry, cette phrase signifie que

toutes nos idées sont faites avec des sensations comme materia prima » comme le kirsch est tiré de cerises. Ce sont des extraits, des combinaisons de données sensorielles Cette vue est assez grossière.// La falsification consisterait à ne pas donner attention à la transmutation de j en y mais seulement à la succession de j en y […] (ibid.).

L’esthésique est ainsi le socle fondamental de l’esthétique… et de la poïétique – ce qu’il appelle « produits de sensibilité » (C, XXII, 563-564, etc), « productions de la sensibilité » (NAF 19091 [1938-1939], f. 4, etc.), « production psychesthésique » (C, XXII, 563-564.), « sensation de vie – sentante ou faisante, en offensive ou défensive ou expectative » (C, XXII, 894-895-896) ou « Vie psychesthepneumatique » (C, XIII, 16). Valéry reste fasciné par « l’esthésie visuelle » (C, XV, 205), les « possibles esthésiques » (C, XX, 174), les « événements psychesthésiques ou réactions affectivo-mentales » (C, XVII, 728), les « résonances affectives » (C, XXII, 563-564), ainsi que les « déterminants esthésiques » (C, XX, 756).

Pour lui, « La conscience de soi a pour instrument, référence la sensation du Mon Corps » (C, XXIV, 186). « […] La conscience est sensibilité productrice-réceptrice = un intermédiaire, car qui parle, produit ce qu’il reçoit, et qui pense, reçoit ce qu’il contre-fait, essaye ce qu’il se fait etc. //et ceci avec un va-et-vient. […] » (C, XXV, 171-172). C’est une véritable « sensibilité à la substitution » et aux « contrastes » (C, XXV, 174). Et « Conscience est créée par conditions de sensibilité – » / « Le va et vient » (C, XVIII, 247). Bref, « Conscience et Sensibilité sont même chose – ou simples degrés de la même chose, qui est tout pour chacun » (C, XXII, 675).

Ajoutons ici ce bel aveu concernant l’esthésique ou la conscience en action sous forme de trame de sensibilité (et onde porteuse ou portante) avec ses relais.

JP           Dans la Parque et la Pythie, seul poète qui, je crois, l’ait tenté, j’ai essayé de me tenir dans le souci de suivre le sentiment physiologique de la conscience ; le fonctionnement du corps, en tout ce qu’il est perçu par le moi servant de basse continue aux incidents ou idées – car une idée n’est qu’un incident. (C, XX, 250.)

Les termes employés par Valéry pour évoquer les états de  conscience (ou de sensibilité réceptive reproductrice) s’emboîtent encore plus lorsqu’il évoque « l’être vivant-sentant-pensant-agissant »(C, XXII, 138.), le « Neuro-esthético-énergético-dynamique » (C, XVIII, 330), les « événements psychesthésiques ou réactions affectivo-mentales » (C, XVII, 728), « l’espace sensitivo-moteur-psychique », les « transformations sensitivo-mentales » ou le « Melos » en tant qu’action avec ses parties « auditivo-phono-sensitivo-motrices » (C, XXII, 148), etc. Notons aussi que la « physiosophie » valéryenne est « toute une dramaturgie esthésique et psychique » (C, XXVI, 740). Ces combinaisons de termes ne peuvent se comparer à celles de la chimie, car on a affaire à des éléments langagiers impurs (transitifs et provisoires) qu’il juxtapose ici pour mieux signaler certaines zones d’interférence où la topologie reste encore à peaufiner. Si la science est une affaire de recettes qui réussissent toujours, la cuisine poétique et esthésique relative à nos sens n’est pas mesurable comme en chimie. Reste toutefois le rêve valéryen « d’une espèce de « thermodynamique », ou d’énergétique – qui considère les diverses activités, facultés, et transformations ou équivalences d’un système vivant sensitivo-psycho-moteur. » (C, XXV, 234.)

Le poème, chez Valéry repose sur ses parties « auditivo-phono-sensitivo-motrices » (C , XXII, 148) ; ou en d’autres termes « les sensations auditivo-motrices (et leurs additivités) – qui sont la phonétique du poème. » (C, XV, 128). Mieux encore : « Gl   Il écrivait de tout son corps / Écrire de tout son corps » (C, XXVII, 161).

Valéry a aussi ses « Infinis esthésiques » (et esthétiques). Ce sont des « infinis de sensibilité » (C, XXIV, 346) ou des « modifications esthésiques insolubles dans la pensée » (ibid.) ou encore la « régénération de la demande, du désir par la satisfaction. » (C, XX, 88.) C’est une « inépuisable caresse » (C, XX, 699-8.) où les sens excités – attendent indéfiniment quelque chose. C’est le cas où « Un beau vers renaît indéfiniment de ses cendres » (Commentaires de Charmes, Pl. I, 1510).  Pour lui, l’infini esthétique est associé aux « Effets de résonance » (C, XVII, 21) et à la volupté.

ἐρ.          Esth.      Ombre de parenté entre ἐπιζ – volupia – volo

L’être voudrait ressentir indéfiniment la sensation de plaisir qu’il se procure en accélérant de toutes ses forces l’action qui l’exterminera – (C, XVII, 167-168.)

Ailleurs il note : « ἐρ. Esth[ésique] Sensib[ilité] // La grande illusion de fixer – de tirer un moment exceptionnel hors du temps ! » (C, XVI, 771-772.) « L’infini esthétique » touche en fin de compte au « grand mystère de la sensibilité » (NAF 19089 [1937-1938], f. 66).

Dans le domaine de la Poïétique on trouve les termes « “esthétique”, mystique, technique, esthésique, euristique etc !!! » (C, XXVII, 99) que l’on peut diviser « en deux chapitres // 1o du sentir / 2o du faire, et du faire sentir / » (C, XVI, 897). Ici « valeur excitante et valeur organisante » (C, XXIII, 784) coexistent – mais elles ne sont pas de même temps. « La sensibilité pourrait s’appeler – Responsivité. » (C. XXV, 54.) Il y a aussi une sorte de responsivité productrice qui serait la fusion du « sentir » et du « faire ». Mais le « faire » est également associé à un « satisfaire » toujours inassouvi où un état excitant et résolvant reste inlassablement ouvert au cœur des paradoxes de l’œuvre achevée et inachevée.

Dans un passage sur la poésie, Valéry souligne le « Développement naturel et ensuite voulu – emploi – de toutes les propriétés du langage pour satisfaire – et exciter des effets de sensibilité. […] » (C, XXVIII, 712). Mais « L’objet de l’esthétique est en somme l’étude des excitants en tant qu’inutiles – ou des excitants opposés aux aliments » (C XVI, 435). Ajoutons ici que la réception d’un poème dépend d’une attention sensorielle et sensitive comme si on déchiffrait une partition pour la ressentir sur le plan auditif (tempo, tonalité, timbre, etc.).

Dans un passage-clé sur Wagner, Valéry précise que « le vrai Poëme » est celui qui repose sur « la claire vue et conscience du problème de l’action de l’art, de ses moyens techniques, de ses conditions esthésiques » (C, XXIV, 438). Bref,

Gl. L’artiste est composé d’une passion de faire en liaison avec une soif de sentir – , dont l’expression naïve serait = besoin de faire, par le sentir, – et à partir du sentir en vue du sentir. Le sentir entre en 3 moments de cette formule. Il est impulsion, et fin de l’acte, et moyen continu, ou guide de l’acte. (C, XVII, 456.) [1933-1935]

En fin de compte : « Rendre une fabrication plus consciente c’est se rendre plus sensible au faire même » (C, XXI, 752). Précisons ici que dans l’art poétique, il n’y a pas de frontières formelles, fixes ou figées entre le sentir (l’esthésique) et le faire (la poïétique). « Esthét/s/ique, Poétique, noms complémentaires », disait-il. (NAF 19089 [1937-1938], f. 68).

Ce sont des moments différents pour ces termes en interaction et en résonance constantes. En résumé, la poïétique valéryenne débute par l’esthésique au service d’un faire et d’une oscillation entre le faire et le sentir. Bref, le sentir (un quasi-indéfinissable) joue un rôle incontournable dans toute définition malgré moultes tentatives. En 1943, Valéry évoque longuement la notion de « Somme esthésique » : « Des sensations (de même sensus) qui se substituent », une « Sorte d’homothétie », et il reprend ses tentatives de « distinguer la somme esthésique – de la somme idéo-logique c-à-d. la mélodie (par ex[emple] de la phrase – langage. Dans ce dernier cas, la compréhension consiste dans un mode de répétition qui ne conserve que le “sens” » (C, XXVII, 19-20-21).

D’ailleurs, « il n’y a de définition que par actes sensibles ou par convention » (C, XXVI, 335-336). Un des problèmes ici, chez Valéry, est de savoir si la « sensibilité » est « pensable » (C. XXI, 728). Mais son acte poétique, en particulier, renforce la sensibilisation du sens, et s’imprègne de son don de « sensibilité intellectuelle » (C, VII, 520). (Et rappelons surtout ici cette double visée fondamentale : être Poincaré ET Verlaine.) Il y a, chez Valéry, une sorte de « mystique analytique ». « Je pense en rationaliste archi-pur. Je sens en mystique », disait-il (C, VII, 855). « Mr Teste est un mystique et un physicien de la Self-conscience – pure et appliquée » (C, XI, 643). On y trouve également une forme de dressage ou de « Mystique raisonnée » (C, IX, 561).

L’esthésique est du côté de la mystique et des sensations. Il s’agit ici non de mysticisme proprement dit, mais de ses « mœurs nerveuses d’un mystique » (ibid.). Chez lui, la mystique se traduit en sensations.

On ne saurait oublier que Valéry, devenu professeur à l’époque du Cours de Poétique, reprochait à l’enseignement de la poésie son « antilyrisme, ou plutôt antiesthésisme » (C, XXIV, 294). Il dénonçait, en particulier, un « Art – (« pompier » – académique etc) […] l’art réductible en formules – et dans lequel la sensation est donc séparable de la conception et de l’exécution. Par ex[emple] Poésie à sujet. […] » (C, XXVI, 643). Pour Valéry, « le maître doit s’assurer si l’élève a l’oreille sensible – – // Mais lui, l’a-t-il ? » (C, XXVII, 29). Depuis ses premiers Cahiers, il fut hostile à une certaine forme de critique littéraire, qui négligeait « la détermination du lecteur témoin » (C, IV, 370). Ce qui importait, c’était une certaine relativisation de tels propos et une focalisation sur le RE dans le REfaire-RE(s)sentir et le RE(s)sentir-REfaire de l’œuvre in actu – dont un des buts du producteur reste toujours de « cacher sa main » ; et du côté du récepteur, de ne pas lire des yeux. « Lire “des yeux” a tué “l’écriture” », disait-il (C, XIX, 687).

Et c’est son « esthétique » qui comprend l’essentiel de la fonction évaluatrice ainsi qu’un « jugement poétique » (voir C, XXVI, 209). Ici, nous entrons dans le subjectif créé par une « griserie, une promptitude esthétique excito-excitante » C, XXII, 352).

Reste enfin le rêve valéryen « d’une espèce de « thermodynamique », ou d’énergétique – qui considère les diverses activités, facultés, et transformations ou équivalences d’un système vivant sensitivo-psycho-moteur » (C, XXV, 234).

Et, pour conclure cette définition de l’esthésique, irrévocablement en ouverture, citons Valéry :

Les notions détachées de leur origine, du Mon-Sentir et du Mon-Acte – puis mobiles comme caractères d’imprimerie et employées dans mille combinaisons instantanées – deviennent indéfinissables, ou l’objet d’efforts incroyables pour les définir sans recours à l’embriologie – Comment deviner qu’un arbre sorte d’une graine ? (C, XXIV, 541.)

Chez Valéry, il y a toujours cette difficulté, et réticence à définir la sensibilité, d’où une nécessité viscérale de faire différer toute définition. Et surtout, « C’est en vain qu’on cherche des définitions – définitives – » (C, XXVI, 335-336).

Témoins: