Paola Cattani

Les occurrences du terme/notion « éthique » dans le Cours de poétique ne sont pas très nombreuses, mais elles n’en sont pour autant pas moins significatives. Elles se situent toutes dans les dernières années de cours. Nous repérons tout d’abord la notion d’éthique dans les notes préparatoires pour celle que Valéry considère en 1943 comme devant être sa leçon de clôture (il ne sait pas encore que son cours sera reconduit). Il projette de conclure son enseignement sur une « éthique » : « Pour cette dernière leçon, il aurait fallu que je vous donnasse une éthique. Je voudrais terminer par une esquisse de ce que pourrait être aujourd’hui l’idée de l’homme. Que veut le fait d’être homme ? » (CP2, p. 258). Le point de départ du cours de la septième année, 1943-44, sera en effet le suivant : « Diversité des attitudes individuelles et des évaluations sociales. Les différentes « idées de l’homme » que supposent ces jugements » (CP2, p. 261). L’anthropologie de l’esprit que Valéry façonne tout au long du Cours trouverait donc son aboutissement dans l’élaboration d’une éthique pour l’homme contemporain.

Le projet avait en réalité pris forme dès au moins 1933. Il fait en effet son apparition dans les écrits dits « préliminaires » au Cours de poétique, et précisément dans le projet concernant l’« Histoire de la littérature » que Valéry envisagea d’écrire pendant un moment en 1933, à la demande de R. Lalou. L’« éthique » figure ici comme l’une des questions que l’Histoire littéraire projetée par Valéry se propose examiner : à coté notamment des « Techniques et données », l’« Éthique » est appelée à décrire les œuvres d’art. Une note établit tout particulièrement un lien entre éthique de l’écrivain et souci de la forme, deux éléments que Valéry lie effectivement de près, sinon qu’il identifie : « Ambitions plus rares. Éthiques. Souci de la forme » (Projet d’une « Histoire raisonnée de la littérature française », 1933, NAF 19086, f. 4).

L’éthique figure aussi dans la liste des variables censées déterminer l’individu-auteur :

A- L’individu —–les constantes dq/dt =0,

                         variables naturelles : économie,                              

                                                           ambition,                             achroniques _________________ IHis ou

                                                           éthique                         contraintes avec exemple ___________ l’idée

                                                           idéaux                                    

                                                           idées en l’air,                         internes                             

                                                           connaissances politiques       

L’inspiration création de l’auteur pour l’œuvre—Traditions –Habitude (NAF 19086, f. 12).

Or, ce tournant éthique dans la réflexion de Valéry sur la poétique ne doit pas nous surprendre. Il y était déjà profondément inscrit depuis longtemps. En 1923, dans « Variation sur une pensée », Valéry oppose l’idée d’éthique à l’idée d’« impur » – on connaît l’importance que Valéry attache à la « pureté », entendue précisément, et en dépit des malentendus avec Bremond, comme absence d’« impur » : « Voilà ce que je nomme impur, que je ne puis supporter, et que je ressens comme un attentat. S’il existe une Éthique de l’esprit, rien ne l’offense davantage » (« Variation sur une pensée », 1933). L’Éthique de l’esprit est ici pour la première fois apparentée à la recherche de la pureté formelle : elle coïncide ainsi avec un idéal avant tout formel, qui entraîne avec lui, ou plutôt inclut et suppose, tout un ensemble de valeurs et d’attitudes.

En 1927, le nœud conceptuel se précise davantage dans la « Lettre sur Mallarmé » :

La rigueur des refus, la quantité des solutions que l’on rejette, des possibilités que l’on s’interdit, manifestent la nature des scrupules, le degré de conscience, la qualité de l’orgueil et, mêmement, les pudeurs et diverses craintes que l’on peut ressentir à l’égard des jugements futurs du public. C’est en ce point que la littérature rejoint le domaine de l’éthique : c’est dans cet ordre de choses que peut s’y introduire le conflit du naturel et de l’effort ; qu’elle obtient ses héros et ses martyrs de la résistance au facile ; que la vertu s’y manifeste, et donc quelquefois l’hypocrisie (Œ I, 641).

            Valéry lie ici plus directement littérature et éthique, toujours par le biais de la forme ; il donne aussi une définition de son éthique à lui, qui est aussi celle attribuée à Mallarmé, et qui coïncide de fait avec le refus de la facilité – le soupçon envers la facilité, introduite dans l’art par les tendances modernes ainsi que dans la vie quotidienne par la technologie, est également un leitmotive des écrits sur l’actualité.

            L’idéal, littéraire et éthique à la fois, auquel Valéry songe ne pouvait pas ne pas être projeté sur le mythe de Léonard ; voici ce que Valéry écrit en 1928 dans « Léonard et les philosophes » :

Il  [Léonard] va donc méditer de se construire une science des valeurs d’action et une science des valeurs de l’expression ou de la création des émotions, – une ÉTHIQUE et une ESTHÉTIQUE, – comme si le Palais de sa Pensée lui dût paraître imparfait sans ces deux ailes symétriques dans lesquelles son Moi tout-puissant et abstrait pût tenir la passion, l’action, l’émotion et l’invention captives (Œ I, 1238).

Éthique et esthétique sont ici décrites comme deux « ailes symétriques », simultanément contemplées par Kant même (« Qu’a donc fait Emmanuel Kant quand il a fondé son Éthique et son Esthétique sur un mythe d’universalité, sur la présence d’un sentiment d’univers infaillible et unanime, en puissance dans l’âme de tout homme venant en ce monde ? », ibid.).

Entre éthique et esthétique, si interconnectées, se creuse cependant un écart : au sujet des poètes symbolistes, Valéry a occasion de préciser que, dans cette dyade, l’élément qui doit avoir la primauté est bien celui de l’Éthique, qui peut unir même ceux que l’esthétique parfois divise :

« Par là, le Symbolisme se découvre comme une époque d’inventions ; et le raisonnement très simple que je viens d’esquisser devant vous nous conduit, à partir d’une considération étrangère à l’esthétique, mais véritablement éthique, jusqu’au principe même de son activité technique, qui est la libre recherche, l’aventure absolue dans l’ordre de la création artistique aux risques et périls de ceux qui s’y livrent. […] Il admet, au contraire, une quantité d’Écoles, et des plus divergentes, et je vous ai dit : l’Esthétique les divisait ; l’Éthique les unissait » (« Existence du symbolisme », 1936, Œ I, 692).

Valéry formule donc ici de fait une définition éthique du symbolisme : ce que les poètes qu’il admire partagent est surtout une conception de la poésie fondée sur un travail formel capable non seulement de créer un effet sur le lecteur, mais d’activer ou bien réactiver son esprit, son intelligence active. C’est là le « travail infini » qu’« Au sujet du Cimetière marin », en 1933, attribue à l’« Éthique de la forme ».

Dans le Cours de poétique, Valéry ne fait donc que mettre en valeur des réflexions élaborées en réalité depuis longtemps. C’est notamment dans la dernière année de cours, en 1945, qu’il revient à diverses reprises sur ce qu’il appelle « la morale ou l’éthique, plutôt, de la poétique. Elle existe ; et, suivant les époques, elle joue un rôle plus ou moins grand » (CP2, p. 504). Il reprend l’exemple des symbolistes, « une collection de jeunes gens qui avaient une sorte d’éthique de leurs idéaux, littéraires et artistiques », et qui partageaient ce qu’il appelle la « valeur forme », une valeur qui a

« cet avantage remarquable : c’est qu’elle contient sa moralité elle-même ; ce que j’ai appelé la forme, jusqu’ici, c’est la forme au sens général du mot. Le mot forme, comme le mot ordre, a deux sens. Un sens neutre : tout chose, dans le désordre même, constitue un ordre. […] La forme, au sens de chose, de chose soignée, mise à part, cultivée, contient par elle-même véritablement une vraie valeur éthique, une valeur d’élévation de l’individu, parce qu’elle conduit à se refuser à soi-même la plupart des facilités qui, dans certains cas, sont de nature à dépraver en quelque sorte l’âme esthétique et littéraire d’une nation » (CP2, p. 505-506).

            Le Cours finit ainsi véritablement par se clore, conformément aux projets de 1943, sur un éloge de la forme en tant qu’élément proprement « moral », éloge tissé dans l’une des dernières leçons, le 23 mars 1945 : « Dans la fabrication, nous trouvons cet élément spontané dont je vous ai parlé, et l’élément qui peut être accordé ou non par l’auteur, suivant son caractère, sa vie, suivant en effet son caractère, sa volonté propre, ce que j’appellerai presque sa moralité, dans le sens particulier » (CP2, p. 682).

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