Dans le Cours de poétique, la notion d’« inégalité » s’annonce très tôt comme une notion essentielle, constitutive de l’analyse que Valéry fait des mécanismes de la sensibilité, à laquelle une large partie du Cours est consacrée (notamment la première année).
La sensibilité que Valéry définit « ordinaire » (pour la distinguer de celle artistique) surgit d’après lui en réponse à une inégalité qui se produit effectivement dans le monde extérieur, mais qui est aussi liée à la susceptibilité individuelle (l’intensité de perception varie en fonction de la réactivité de chacun) : « Cette sensation d’inégalité ou de discontinuité, qui fera surgir la question, dépend indistinctement de deux facteurs : l’un, qui est une modification extérieure […] et puis d’un autre facteur […] la susceptibilité » (CP1, p. 368).
Valéry assimile de fait le sensible à l’inégal (NAF 19088, f. 42 : « sensible, c’est inégal ») ; le sensible est pour lui littéralement le « règne » de l’inégalité. De plus, la sensibilité identifie par là un domaine strictement opposé à celui gouverné par les lois physiques : « Et alors on trouvera par exemple, même dans les principes de la mécanique, tout ce qu’il faut pour s’opposer à la sensibilité. Prenez pour exemple un grand principe de Newton, qui s’appelle le principe de l’action et de la réaction, principe que Newton a formulé et qui se formulait ainsi : tout ce qui presse ou qui tire quelque chose est également tiré ou pressé par cette chose-là. […] Eh bien, la sensibilité, ce n’est pas du tout cela. Et c’est, au contraire, l’inégalité de l’action et de la réaction qui est caractéristique de la sensibilité ». (CP1, p. 424-425). Dans la sensibilité, où les principes de la mécanique ne sont donc pas valables, stimulus et réponse sont incommensurables, discontinus : « […] on peut dire que l’hétérogénéité, l’hétérogène, l’hétéroclite, la non-suite, la non-continuité, tout ce que je vous ai expliqué comme s’appliquant à ce domaine là, ou dont on ne peut trouver une sorte de description presque par opposition aux principes scientifiques, aux principes de la mécanique… […] l’action et la réaction n’ont plus du tout d’égalité […] La continuité n’existe pas : c’est la discontinuité qui règne, avec des fragments de continuité apparente. De même, l’égalité n’existe pas, c’est l’inégalité qui règne » (CP1, p. 443-444).
A partir d’une telle conception du fonctionnement de la sensibilité, Valéry élabore des observations ultérieures et complémentaires, concernant d’une part l’intelligence et d’autre part la sensibilité créatrice. L’intelligence paraît être assimilée par lui à une force obéissant aux lois mécaniques, et en tant que telle vouée à rétablir l’équilibre, l’ordre, après tout désordre introduit par l’inégalité. L’idée est particulièrement nette dans certaines notes préparatoires, comme NAF 19088, f. 59 :
XIe leçon.
Intellect = égalités et minimum de répétition
Sensibilité = inégalités mais répétitions Complétude
D’où 2 aspects de symétrie
Aspect automatique et successif
et aspect simultané = l’on peut “sommer”
En somme, plus est-on “absent”, plus de régularité dans la production; mais alors formes stationnaires.
Ainsi faut-il bien reconnaître que si l’intelligence joue bien un rôle dans la création artistique, elle n’est toutefois pas la responsable première de l’acte créateur, qu’elle ne contribue aucunement à engendrer (c’est la sensibilité qui s’en charge) ; elle n’intervient que dans un deuxième temps, pour introduire des symétries dans l’inégalité déchainée par la sensation :
Septembre 37
En gros, intellect procède par égalités et sensibilité par inégalités.
Celle-ci par actuel, asymétrique, instantané et succession. Retours.
Et l’intelligence par simultanés, symétries » (NAF 19090, f. 329).
L’acte créateur est en effet pour Valéry un affaire avant tout de sensibilité : la sensibilité créatrice, au lieu de recomposer les inégalités en rétablissant l’équilibre, comme la sensibilité ordinaire le fait, prolonge et approfondit l’inégalité elle-même : « Il s’agit donc de créer ou de subir une intervention qui nous restituera l’inégalité, sans laquelle rien n’aurait lieu. […] l’inégalité de circonstances ne nous excite pas directement à produire spontanément la solution unique qui lui convient » (CP1, p. 455 ; et les citations pourraient se multiplier : CP1, p. 396 : « […] car une œuvre d’art implique toujours une sorte d’inégalité, une sorte de parti pris, et on pourrait appliquer au philosophe la formule qui servait à l’école naturaliste : la nature vue à travers un tempérament » ; CP1, p. 502 : « En d’autres termes, l’inégalité, qui est produite par la sensation, excite au plus tôt tout ce qui lui répond, par une tentative générale de retour à l’égalité de régime »).
Voici donc comment tout cela se trouve résumé dans un feuillet qui schématise efficacement les nœuds et directions essentiels de la conception que Valéry propose en ce sens de l’acte créateur dans le Cours :
Types général. Forme de la sensibilité
Recherche des inégalités, ou inéquations générales
En toute question sub specie sensibilitatis :
- Chercher l’aiguillon : l’excitation primitive
- et à cette occasion, la sensibilité individuelle, et les sensibilisations (catalyse)
- Tenir compte de l’IMPLEXE
- Capacité de possibilités, développements probables, et virtualités : dx et df(x);
- dx c’est MOI ; d(f(x)) c’est le reste, la chose, la contre-partie.
- LOI : Toute chose donnée excite une tendance à variations de même sens ou de sens contraire.
- Observer la nature de réponse
- Trouver contrastes, similitudes ou symétries
Peut-on, en somme, concevoir un système de relations analogue au système de la dynamique ?
Ce seraient des inéquations entre équations (NAF 19089, f. 47).
A côté des notes nombreuses où l’inégalité désigne donc une caractéristique essentielle de la sensibilité, la notion intervient cependant aussi au sujet d’une autre question que Valéry prend en compte dans son examen de la vie des œuvres de l’esprit : la dynamique producteur-consommateur. L’inégalité s’avère en effet sous la plume de Valéry une notion également utile à décrire le mécanisme du succès voire de la valeur des œuvres artistiques :
inégalités incertitudes
Production Chapitre important
Producteurs
De l’inégalité des talents – des probabilités
et de ses conséquences
Cette inégalité est une condition essentielle de la production comme l’inégalité des terres et climats pour le commerce
Si je suis – ou me crois un aussi bon peintre que toi – aussi capable d’œuvres que toi – ton œuvre perd aussitôt une part de sa valeur
Si nous sommes tous capables d’écrire Phèdre, la valeur de Phèdre tend vers 0.
Conséquence : il y aura donc une tentation pour créer ou accroître l’inégalité probable » (NAF 19090, f. 34).
Cette note est particulièrement significative dans la mesure où elle fait ressortir la versatilité qui caractérise la notion d’« inégalité » dans les pages mêmes relatives au Cours, où elle se trouve employée majoritairement à l’égard du fonctionnement de la sensibilité, mais non seulement.
Le grand mérite du Cours devient du coup celui d’attirer l’attention sur la présence massive et changeante d’une notion qui, loin d’être absente dans l’œuvre valéryenne qui précède le Cours, est autant fréquente que peu visible, puisque elle intervient dans les contextes les plus divers.
On la rencontre très tôt, dès des textes de jeunesse comme « Une conquête méthodique » (1897) et « Éducation et instruction des troupes » (également de 1897), où elle identifie le problème fondamental auquel l’art politique ainsi que celle militaire font face : « “Il n’y a jamais d’armes égales.” L’égalité des combattants est une vieille idée supérieure. C’est une superstition incompréhensible… Du principe énoncé se tire aussitôt la règle pratique de toutes les luttes : Il faut organiser l’inégalité. […] de tous ces moyens, le plus sûr, le plus évident est le nombre – c’est-à-dire, l’inégalité mathématiquement visible, et réellement invincible […] » (« Une conquête méthodique ») ; « Enfin, tout l’art du commandement est d’avoir organisé l’inégalité fatale qu’il faut que quelqu’un s’attribue » (« Éducation et instruction des troupes »).
Elle se retrouve ensuite dans l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, où elle intervient à désigner ce qui distingue l’homme d’esprit : d’abord, par contraste : « L’homme très élevé n’est jamais un original. Sa personnalité est aussi insignifiante qu’il le faut. Peu d’inégalités ; aucune superstition de l’intellect » ; puis plus explicitement dans la Note et digression de 1919 : « Toujours cette puissance d’inégalité ».
Toujours en 1919, elle revient, à nouveau dans le cadre d’une réflexion politique, dans la « Crise de l’esprit », où elle gît au cœur d’un passage fondamental de l’article, où Valéry déplore le désarroi connu par l’Europe au lendemain de la première guerre mondiale. Valéry a recours à l’image d’un four incandescent pour décrire le paradoxe d’un désordre et d’une hétérogénéité tels qu’ils se réduisent à une égalité plate, au néant à l’état parfait : « Les physiciens nous enseignent que dans un four porté à l’incandescence, si notre œil pouvait subsister, il ne verrait – rien. Aucune inégalité lumineuse ne demeure et ne distingue les points de l’espace. Cette formidable énergie enfermée aboutit à l’invisibilité, à l’égalité insensible. Or, une égalité de cette espèce n’est autre chose que le désordre à l’état parfait ». Pour Valéry, l’inégalité, en tant que condition à mi- voie entre l’égalité et le désordre, est une valeur : l’esprit est en effet présenté dans la « Crise de l’esprit » comme force qui assure l’inégalité productrice. Aussi, les propos controversés et célèbres sur la primauté de l’Europe dans le monde, sont formulés à partir d’une telle valorisation de l’inégalité, qu’il faut cependant concevoir moins comme source d’un pouvoir tyrannique, que comme conséquence et résultat du travail de l’esprit. Plus généralement, Valéry conçoit la géopolitique toute comme fatalement fondée sur les inégalités : « Toutes ces caractéristiques permettent de classer à toute époque les régions dont nous parlons, de telle sorte qu’à toute époque, l’état de la terre vivante peut être défini par un système d’inégalités entre les régions habitées de sa surface. À chaque instant, l’histoire de l’instant suivant dépend de cette inégalité donnée » (« La crise de l’esprit »), – idée qui est aussi répétée dans l’« Avant-propos » des Regards sur le monde actuel : « Ainsi l’inégalité artificielle de forces sur laquelle se fondait depuis trois siècles la prédominance européenne tend à s’évanouir rapidement. L’inégalité fondée sur les caractères statistiques bruts tend à reparaître ».
Lorsque donc la notion d’inégalité apparaît dans les années 1935-1937 au sujet de la sensibilité et de la production artistique – avant même que dans le Cours de poétique, d’abord dans « Notion générale de l’art de 1935(« En résumé, l’ART, en ce sens, est la qualité de la manière de faire, (quel qu’en soit l’objet) qui suppose l’inégalité des modes d’opération, et donc celle des résultats, – conséquences de l’inégalité des agents ») et dans le « Discours prononcé au deuxième congrès international d’esthétique et de science de l’art » de 1937 (« Mais tout ceci, n’est-ce point de l’Esthésique ? Et si dans l’Esthésique nous introduisons enfin certaines inégalités et certaines relations, ne serons nous pas très voisins de notre indéfinissable Esthétique ? ») –, elle constituait dans l’œuvre valéryenne une présence déjà bien établie et fort ancienne. Appliquée d’abord aux questions politiques, ce n’est que dans un deuxième moment qu’elle investit le discours poiétique. On pourrait ainsi avancer qu’elle identifie de fait un élément minimal et opératoire qui est essentiel à Valéry pour interpréter et analyser le fonctionnement des domaines les plus divers : elle peut être tenue pour l’un des pivots mêmes de sa conception du monde.
Complément
D’autres notions se trouvent strictement associées à celle d’ « inégalité », comme celle d’« équilibre » et comme l’opposition « Ordre-désordre ». Il serait utile d’en pouvoir examiner les occurrences et emplois. Voici une liste partielle des occurrences d’« équilibre » dans le Cours :
CP1, p. 248 : « Et la question sert à sortir à chaque instant de l’état d’équilibre, dans l’état d’inertie mentale dans lequel nous serions sans cela ».
CP1, p. 288 : « Cet essai arriverait, s’il était suivi d’effet, à un point d’équilibre; c’est ce point d’équilibre que nous appellerons, au point de vue purement esthétique, la proportion, qui n’est pas la proportion mathématique ».
CP1, p. 330 : « On peut dire que la science actuelle, surtout depuis quelques années, est visiblement en équilibre stationnaire, ou plutôt en équilibre mobile, avec la puissance, la précision, la perfection de ses moyens ».
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