Micheline Hontebeyrie

Cette substantivation d’un verbe commun pour caractériser la notion – clé d’une  théorisation du pouvoir créateur  est exemplaire de la malléabilité inventive du lexique valéryen.

Puisant aux sens du grec ποιείν (poïein), intronisant en stricte coïncidence le nom « Poïétique », Valéry concentre dans « Le Faire » toutes les ressources ayant pour finalité « la création ou fabrication ou composition d’ouvrages dont la langue est le moyen » (BnF mns, NAF 19086, f. 32) ― soit, plus significatif : « dont le langage est à la fois la substance et le moyen » (Cours de Poétique I, Gallimard, Bibliothèque des idées, Édition de William Marx, 2023, p. 76).

Ainsi que le précise la leçon inaugurale du 10 décembre 1937 au Collège de France, le principe s’en applique en particulier au « genre d’œuvres qu’on est convenu d’appeler œuvres de l’esprit. » (Ibid., p. 90), assorti de la volonté d’ « entreprendre l’exploration du domaine de l’esprit créateur » (p. 92). La leçon du lendemain insistera sur la caractéristique de « L’acte créateur » : « Par instants, nous sommes […] le théâtre d’une modification, d’une véritable construction » (Ibid., p. 138), posant que « dans le producteur comme dans le consommateur, toute œuvre doit être considérée comme une transformation qui a une transformation pour objet. » (Ibid., p. 140).

Sous le sigle “π” (devenant emblème de « Poïétique »), un Cahier de 1941 en livrera une définition à visée généralisatrice  : « La Poïétique est une étude générale du Faire – qui a pour application et dérivation celle du faire les “œuvres de l’esprit”. » (C, XXIV, 801),

Pour le chercheur-généticien, l’évidente prégnance de la notion et la prise en compte de sa « Fonction motrice » (C, XXIII, 847) nécessitent une mise en rapport, d’une part, des Cahiers de l’aube dont a été reconnue en divers cas l’incidence génétique, et, d’autre part, de l’énorme chantier de notes rattachées au Cours de Poétique (certains des feuillets ayant été inclus ou référés dans l’édition).

Le Faire dans les années du Cours de Poétique

Un constat s’impose. Dès le mois d’octobre 1936, la perspective d’obtention d’une chaire au Collège de France motivait la réflexion des Cahiers, qui entérinaient d’emblée l’intitulé :  ce serait « Poétique » (C, XIX, 448) ou plutôt « Poïétique » (Ibid., 578), appellation bientôt réitérée avec force : « Poétique Poïétique – P. » (Ibid.,586). L’alternative demeurait toutefois, porteuse d’éléments de la future définition : « “Poétique ou Poïétique”. Des [créations] |dans| le langage. Divers rôles, fonctions  – moment du langage dans les fabrications. » (Ibid., 627).

 Jusqu’au « 26 octobre 1937 » (C, XX, 510), date de la « visite semi formelle » chez l’administrateur du Collège de France qui accrédite la nomination officielle  de Valéry, nombre de fragments sont ainsi dédiés ou reliés à la Poétique-Poïétique.  Et durant les semaines qui précèdent la leçon inaugurale,  les Cahiers révèlent les prémices des propos à venir :

  • C, XX, 594 : Je ne sais que ce que je sais faire dans les limites de mon faire […]
  • C, XX, 620 : [griffonné] Dans quelle mesure s’applique le Faire aux choses de l’esprit
  • C, XX, 630 : Je m’accuse […] d’avoir compris la littérature comme moyen non comme illusoire fin ; en ART c’est-à dire  en faire, en manœuvre de langage.
  • C, XX, 641 : De tous les modes possibles d’explication Le Faire
  • C, XX, 719 : “Poétique” ou le Faire dans les œuvres de l’esprit. La part du Faire, celui-ci  – étant acte – détermination.

Dans les notes répertoriées par la BnF pour les années 1937 – 1938, Valéry fonde le «  Principe de [s]a doctrine poïétique » (BnF mns, NAF 19090, f. 191) sur un postulat, lequel instaure de fait un impératif : 

La production des “œuvres de l’esprit” est une action. La représentation des phénomènes de production doit donc se faire à partir d’une analyse de l’action.

Toutes les notions qui doivent servir à cette représentation ou conscience de la production poïétique doivent donc se tirer de cette analyse du Faire. 

 C’est toutefois à un Cahier de 1938 qu’il revient de préciser chacun des facteurs à prendre en compte dans l’analyse : « L’idée de “faire” est dominante. Ses variations, ses dégénérescences, ses abréviations, ses développements – les simulations et symbolisations qu’elle admet – et ses combinaisons avec la production mentale / sensorielle. » (C, XXI, 834). La « manœuvre téméraire » (Cours de poétique I, p. 125) de ce processus créateur incite in fine Valéry à greffer sur l’abstraction les aléas de sa propre expérience scripturaire (Cours de Poétique II, p. 549 – leçon du 3 février 1945) :

le faire, l’acte de faire, de produire, dans tous les domaines, [ …] est très souvent accompagné, précédé […], par une série de tâtonnements ; c’est la série des essais, la série des épreuves, des ébauches, des esquisses, tout ce monde de tentatives qui doivent conduire à une certaine œuvre. 

Sous l’impulsion de la parole, l’analyse en effet ose la résonance personnelle (Cours de Poétique II, p. 414 – leçon du 12 janvier 1945) :

Je sais bien qu’il faut toujours recourir […] à l’expérience directe, à l’intuition directe de l’expérience; que, quand on parle de forme, quand on parle d’ordre, il faut toujours considérer le faire, car au fond cela revient à cela ; c’est une priorité que nous attachons à l’acte de faire, à l’idée générale de fabrication, de faire, de façon, pour employer les termes qu’il faut […]

Aucune variation cependant de la visée, fondée dès l’abord, on l’a vu, sur la fonction traductrice du  langage (« Clef universelle du monde de l’esprit » BnF ms NAF 19087, f. 2). L’objectif du Cours de Poétique était clairement établi : « reconstituer grosso modo les composants et les phases de cette transformation si complexe = le Faire (ce qui conduit à … un faire – aussi. » (NAF 19098, cahier de brouillon de 2ème année “Poïétique II”, f. 3), en même temps que se formulait la rigueur de la démarche : « Toute fabrication qui exige durée, addition, complexité et adaptation à un but exprimé ou conformité à une condition extérieure exige donc une organisation intime. » (NAF 19086, f. 11). Aussi l’exploration continue des champs sémantique comme lexical tendait-elle à cerner au plus près, sous forme quasi scientifique, les fondements conceptuels et fonctionnels de la théorie.

 Valéry postule qu’une «”œuvre” »  est un « acte (= transformation répétable d’un être vivant) » qui, définie « ACTE COMPLET », est à même de « se décalquer sur un processus de nutrition ou de reproduction », mettant en jeu « toutes les fonctions PSI et PHI » et engendrant  « une grande variabilité de combinaisons. » (BnF mns NAF 19087, f .5 : « Résumé de ma leçon » 1ère année). S’en induit un axiome, que ce soit dans un cahier de brouillon de la 2ème année du Cours : « L’action complète est celle que nous savons et pouvons entièrement reproduire – imaginer. » (BnF mns NAF 19098, f. 1) [sera évoquée ci-après l’importance fondamentale accordée à la coordination entre savoir et pouvoir], ou dans un Cahier de 1943 : « Tout “faire” se décompose en éléments d’action que l’on pourra re – faire.  “Faire” c’est combiner du refaisable. » (C, XXVI, 540).

Marqué de forte personnalisation dès 1938  dans les Cahiers ― « Le Faire introduit l’idée d’action complète […] Et derrière ce Faire s’aperçoit le Pouvoir, et dans ce Pouvoir une Personne un MOI capable de etc. » (C, XX, 910) ―, le postulat entérine « L’action de l’acte sur l’agent du faire, sur celui qui fait […] (BnF ms NAF 19102, f. 35, cahier de brouillon de 1942) ; il recevra, en 1943, la franche estampille du sigle « Ego » (C, XXVII, 250) :

Je n’attache de prix qu’au faire et au pouvoir de faire – qu’importe ce qui est fait ?  Et qu’importe dans le Faire même ce qui n’est pas de nous ou de Moi ? […]

Antériorité de la notion

La notion en tant que telle ne figure ni dans les Cahiers 1894 – 1914 (Ci1 à Ci13, Paris, Gallimard, 1987-2016) ni dans l’Index de l’anthologie des Cahiers (Gallimard, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-1974, 2 vol.) éditée par Judith Robinson-Valéry. Même si, par ailleurs, on garde en mémoire que les éléments propices à sa définition n’en sont pas absents ; ainsi, dans cette déclaration de 1913 : « Ma manière de regarder les choses littéraires, c’est sous l’espèce de travail, des actes, des conditions de fabrication », Valéry soulignant combien l’œuvre achevée lui apparaît « conque désertée » (Ci12, 144). À la valeur octroyée aux modalités de la fabrication se rattache en coïncidence l’ambition non déguisée de remodeler le parcours créateur : La Jeune Parque tout juste parue, date en effet de 1917 la lettre à Pierre Louÿs évoquant le « Secret nouveau » de la prose avec ses « pages de livres en construction »  et sa « règle » à trouver (André Gide Pierre Louÿs Paul Valéry Correspondance à trois voix 1888-1920, édition établie et annotée par Peter Fawcett et Pascal Mercier, Gallimard, Paris, 2004, p. 1261). Cependant, et quoique sous la plume de Valéry le verbe lui-même soit souvent connoté d’un sens fort (Cf. « Faire = façonner » C, XIX,428 ou « L’esprit FAIT (facit) » C, XX, 554), à quel moment  situer l’emploi du substantif  pour signifier explicitement l’acte de création ?

C’est un fait que, dans les années vingt, sous l’incidence de la profonde transmutation provoquée par la rencontre avec Catherine Pozzi, la question de la création en vient à obséder l’écriture de Valéry : telles en  témoignent, par exemple, la fréquence des fragments des Cahiers sur « Le Manuscrit trouvé dans une cervelle » et sa concomitance avec la palette multiple des proses poétiques d’« Alphabet » (Voir Micheline Hontebeyrie Paul Valéry deux projets de prose poétique « Alphabet » et « Le Manuscrit trouvé dans une cervelle », Archives des Lettres modernes n° 275, Paris – Caen, 1999). Le dénigrement ironique que lui font subir les Surréalistes constitue – t – il par ailleurs pour Valéry un aiguillon ?

Quoi qu’il en soit, en janvier 1928 devant les membres de la Société française de philosophie et se référant à la « méditation théorique » de Wagner avant la composition de Tristan et Isolde, Valéry expose la nécessité « d’une sorte de calcul conscient » apte à accroître « la force et la portée de l’œuvre. » (« La création artistique » : in Paul Valéry Vues, La Table ronde, Paris, 1948, p. 289 ; in Œ, t. 1, éd. Michel Jarrety, « La Pochothèque », Paris, 2016, p.1657-1673).

Se posaient ainsi d’évidents jalons vers la mise en place d’une théorisation, maintenue jusqu’alors à l’état diffus, dont s’affirmerait par la suite le « caractère fonctionnel » (Cours de Poétique I, p. 118). Selon sa fille Agathe, Valéry avait noté dans un carnet à l’issue de cette réunion en Sorbonne : « Plus me chaut le faire que son objet. C’est le faire qui est l’ouvrage, l’objet à mes yeux – capital » (Œ I, éd. Jean Hytier, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1957, p. 51-52).

Sous réserve d’apports nouveaux, il semble probable que Le FAIRE ait été intégré à la réflexion des Cahiers un an plus tard,en mai 1929. Sous le titre « Connaissance et activité » avec ajout « Néophilosophie » (C, XIII, 783), Valéry se fixe une nécessité :

Il faut introduire la notion d’activité ou agissement ou production – et l’égaler à l’ancienne connaissance […]  Le faire –  […] Tout subordonné au faire.

En 1930, la nécessité devient axiome : « Tout savoir qui n’est pas un faire ou transformable en faire est vain en principe. » (C, XIV, 736). 

En 1931, la conception d’un domaine d’échanges « où pouvoir et savoir sont égaux » prévoit sans ambages « Le faire étant pris pour notion de base » (C, XV, 149).  Valéry en relie le principe à Léonard : « Lionard avait compris le premier que le savoir et le faire ne peuvent longtemps demeurer séparés sans dommage […] » (Ibid., 168) ; et, peu avant le Cours, il écrirait : « Pour moi, le mot Savoir ne signifie rien quand un Pouvoir n’est pas son sens […] » (C, XX, 531).

Stipulant que sa « Poïétique » génère « une modification de la manière de voir » et un véritable « travail de reconstruction » (BnF mns NAF 19090, f. 20), Valéry en appelle, dans la continuité du fil tissé vers Léonard, à « considérer le problème de l’œuvre en ingénieur.» (Ibid. f. 24) ; et se forge  une « Philosophie du Faire » (C, XXIV, 289), dans laquelle les verbes « Pouvoir – Vouloir – Savoir – Devoir » sont dotés d’une valeur opératoire.

Durant la période du Cours de poétique, les écrits de Valéry s’imprègnent, de façon directe ou indirecte, de la manœuvre créatrice que développent ses exposés : telles ses préfaces aux traductions des  Cantiques spirituels de saint Jean de la Croix (1941)et des Carnets de Léonard de Vinci (1942), sa propre traduction des Bucoliques de Virgile (1942-1944),  ses ébauches pour un « IIIème Faust » ou sa remise en chantier des « Histoires brisées » (Voir Un regard neuf sur la poétique valéryenne du « conte » – La genèse des Histoires brisées, sous la direction de Christina Vogel : Paul Valéry 15, La Revue des lettres modernes, Lettres Modernes Minard, Paris, 2021). Il n’apparaît pas inopportun de mentionner également un projet inabouti de 1935 mettant en scène l’aspiration à la reconstruction d’un Homme dit tout-nu (Voir L’Isle sans nom, un projet dramatique inédit de Paul Valéry, sous la direction de Franz Johansson et Benedetta Zaccarello : La Revue des lettres modernes, Lettres Modernes Minard, Paris, 2018).

 Si la spécificité intrinsèque de cette (re)construction-transformation-combinaison ― écho plausible au rêve ancien de « l’écriture de l’homme complet » (« Cahier B 1910 », Ci10, 44) ― s’avère à décrypter au filtre du tribut pérenne rendu par Valéry à Léonard, maître ès fabrication [l’importance en est étudiée dans une autre entrée de ce dictionnaire], sa complexité n’en suscite pas moins une approche diverse, sans cesse réappropriée. Tantôt dans l’évaluation des « Proportions du Faire et du Produire / du Calculé et de l’observé / de l’intellect et de la sensibilité » (BnF ms NAF 19102, f. 4), tantôt par « Comparaison des Poïeïen  Le Faire Transformations » (BnF ms NAF 19095, f. 47). Et, en parallèle au « Faire de l’homme », s’observe la mystérieuse ordonnance du « faire de la nature » (C, XIX, 256) dont la perfection irrigue en 1937 L’homme et la coquille.

Convient-il de considérer le Cours de Poétique comme une introduction à la méthode de Paul Valéry ? Et Le Faire, « notion toute première » (Cours de Poétique II, p. 192), en axe fondateur de cette méthode ?

 Même si l’injonction s’en montre allusive d’imaginaire, une note en simule néanmoins la réalité (BnF ms, NAF 19091, f. 5, « POÉTIQUE : AN II ») :

ACTION

La formule générale de mon dessein peut s’exprimer sommairement ainsi :

On fera comme si un ouvrage de l’esprit pouvait être obtenu par une action – un FAIRE – plus ou moins

complexe mais qui pût être décrite comme une recette : FAC et  SPERA..

Témoins: