Christina Vogel

Tout au long de sa vie, Valéry s’interroge sur le langage. Ses réflexions sur les caractères, généraux et spécifiques, du langage commencent dans les dernières années du XIXe siècle avec, entre autres, le compte rendu de l’Essai de Sémantique de Michel Bréal, paru en janvier 1898 dans le Mercure de France, XXV (Œ, II, 1449-1456) et l’article inachevé « Essai sur Mallarmé » dans lequel on trouve l’affirmation valéryenne bien connue : « Je prends la littérature pour une extension des propriétés du langage. » (Ci2, 279). De cette première période d’intenses recherches linguistiques témoigne encore le cahier thématique « Langage » (NAF 19255) ouvert en décembre 1911 et rempli de notes jusqu’en 1914 (Ci10, 355-405) ; Valéry s’y intéresse déjà au rôle du « langage intérieur, de Moi à Moi » (365) et exploite « les ressources d’une représentation dynamico-topologique » à la place d’une « formalisation logico-combinatoire » pour citer les propos de Janeta Ouzounova-Maspero (cf. Valéry et le langage dans les Cahiers (1894-1914), L’Harmattan, 2003, 165).

La deuxième période durant laquelle Valéry se préoccupe du langage, notamment du langage intérieur, coïncide avec la 4ème année du cours de poétique qu’il donne au Collège de France (Cours de poétique, II, éd. de William Marx, Gallimard, 2023, 17 et suiv.). Les Cahiers de ces années (voir C, XXIV) confirment l’idée selon laquelle il accorde, vers la fin de sa vie, une place de choix à ce sujet (cf. Jürgen Schmidt-Radefeldt, Paul Valéry linguiste dans les Cahiers, Klincksieck, 1970, 34-38).

Dans la leçon d’ouverture de 1940, Valéry conçoit le langage – conformément à la manière de voir qu’il préfère depuis toujours – comme une fonction ou un acte : « Le langage est constitué par une action qui tend à produire une excitation. » (CP, II, 25). Cette approche fonctionnelle le conduit à reconnaître l’existence d’une pluralité de langages et à essayer de différencier les façons dont nous les utilisons. La distinction qu’il établit d’abord est celle entre le « langage intérieur » (CP, II, 26) et le « langage extérieur » (CP, II, 31) appelé aussi parole externe. Bien que ce soit le premier terme qui retient son attention, il le définit – explicitement ou implicitement – en opposition avec le second. Ainsi, Valéry reste-t-il fidèle à la démarche qu’il privilégie dans ses Cahiers où les définitions des notions clés de sa pensée se fondent sur une représentation relationnelle telle que demande/réponse, hasard/attention, rêve/veille. Dans le but de saisir les propriétés d’un concept, il recourt à des corrélations qui lui permettent d’interdéfinir les grandeurs qui l’intéressent. Qu’elles soient liées par des relations de contradiction, de contraste ou de complémentarité, les notions valéryennes sont comprises dans des réseaux relationnels qui ne cessent de se développer.

Dans le cas des langages intérieur et extérieur, il s’agit d’une relation paradoxale puisque le premier, lié à la vie intime, « est d’origine extérieure » (CP, II, 28). Les deux langages se révèlent être à la fois distincts et inséparables de telle sorte que Valéry se voit impuissant à définir seulement l’un des concepts, abstraction faite de l’autre. En identifiant les caractéristiques du langage intérieur, il est amené à tenir compte du fait que celui-ci se constitue d’un ensemble de signes conventionnels, qu’il est appris, acquis, « un don d’autrui » (ibid.). Rien d’étonnant dès lors que Valéry tente de cerner la nature du rapport qui, tout ensemble, sépare et lie la parole intérieure et la parole extérieure (remarquons, au passage, que dans le cours de poétique, il emploie indifféremment les termes « langage » et « parole »). En s’aidant d’une expression figurée, il compare ce rapport abstrait à « une sorte de paroi sélective, dont la perméabilité est variable » (CP, II, 32). Nous pouvons aussi dire, en filant la métaphore, qu’il y a une frontière poreuse entre les deux types de langage. Grâce à cette image, Valéry est en mesure de souligner l’importance de l’échange entre les deux termes de la relation.

En opposition avec son terme contraire, le langage intérieur se distingue par le fait qu’il « admet tout » (CP, II, 32), qu’il « est mêlé de tout ce que la sensibilité et la conscience peuvent produire ou recevoir » (ibid.). La propriété qui le caractérise le mieux est, par conséquent, l’impureté. Valéry avance la définition suivante : « L’essence même du langage intérieur est l’impureté. Le fait qu’il contient essentiellement autre chose que des mots. La source livre tout ce qu’elle peut livrer : sensations, images, impulsions et expressions motrices, tout ceci mêlé à des fragments de discours, mots, propositions. » (CP, II, 47-48). À côté de l’adjectif « impur », le langage intérieur est qualifié d’immédiat, de spontané ou encore de sauvage. Tout en affirmant que « [l]e langage intérieur n’est pas adapté », qu’il « est avant adaptation » (CP, II, 69), Valéry admet, dans la 9e leçon du 3 janvier 1941, que « [l]e langage intérieur obéit déjà à une discipline » (CP, II, 39) et trois semaines plus tard, il précisera qu’il « contient le spontané et le réfléchi » (CP, II, 68). Les qualifications que Valéry convoque afin de définir le langage intérieur s’avèrent donc provisoires et font l’objet de continuelles précisions supplémentaires. Fonctionnelles ou, en d’autres termes, opérationnelles, les définitions proposées sont employées à titre transitoire et elles se développent, voire se complexifient, tout au long des années du cours de poétique.

Pendant qu’il s’applique à cerner le problème du langage intérieur, Valéry rencontre celui du moi et il avoue : « Qui me parle se parle./ Parfois, on se parle avant de parler à X ; parfois, cette parole est perçue simultanément par le moi émetteur et le récepteur. […]/ Toute parole est ‘dirigée’. Elle a un sens. Le point vers lequel elle va est un toi. Le point origine, un moi. » (CP, II, 31) Cette observation, dont on trouve déjà des traces dans les Cahiers appartenant à la première période d’analyses consacrées au langage (voir par exemple, Ci3, 504-505), est suivie de nombreuses propositions qui montrent qu’il anticipe des conceptions linguistiques élaborées dans les années 50 et 60 par des théoriciens linguistes, avant tout par Émile Benveniste (Problèmes de linguistique générale, 2 vol., Gallimard, 1966 et 1974) mais aussi par Roman Jakobson (Essais de linguistique générale I : Les fondations du langage, trad. de l’anglais par N. Ruwet, Éd. de Minuit, 1963) et bien d’autres spécialistes de la question. À propos du monologue intérieur, Valéry note : « N’est pas un monologue ; car il n’existe pas de monologue : c’est un mythe./ Toute parole émet avant tout une ‘personne qui parle’. » (CP, II, 34). Distinguant entre énoncé et énonciation, il prend en considération le sujet de l’énonciation ou, autrement dit, les instances énonciatives, c’est-à-dire le destinateur et le destinataire d’un acte de communication.

Avant même de parler à autrui, le moi est son propre interlocutaire, il s’adresse à soi-même comme à un autre, un toi ; il se divise et joue plusieurs rôles. Le langage intérieur scinde le moi et génère une pluralité d’instances complémentaires, substituables et inséparables. Il est, par essence, un dialogue décrit dans le premier cours de l’année 1941 comme un acte « entre deux inconnus masqués : Je me dis…Bouche-oreille : et les deux interlocuteurs sont interchangeables. Un troisième qui les écoute. Chacun incarne un moment différent du moi, dans l’instant. […]/ Le moi n’est conscient qu’autant qu’il se divise en ces différents interlocuteurs. L’apparition de la pensée est la division. Division de l’un, du même » (CP, II, 40). Être conscient de soi signifie prendre conscience de sa division, de sa pluralité, possible et réelle (cf. Arnaldo Pizzorusso, « L’invention et la négation du Moi », Littérature Moderne, 2 ‘Paul Valéry’, Champion-Slatkine, 1991, 91-99). Valéry, en fait, considère le moi comme une grandeur à la fois une et fragmentée ou, plus exactement, comme une fonction intégrant continuellement, dans des circonstances qui ne cessent de changer, de multiples actions variables.

Si la notion du langage intérieur entretient avec celle du moi une relation de présupposition et de détermination réciproques, l’une ne pouvant se concevoir sans l’autre, elle implique également celle de l’implexe (CP, II, 42). C’est en 1932, dans le dialogue L’Idée fixe que Valéry explicite ce qu’il entend par ce concept auquel il accorde une grande importance : « Non l’Implexe n’est pas activité. Tout le contraire./ Il est capacité. Notre capacité de sentir, de réagir, de faire, de comprendre, – individuelle, variable, plus ou moins perçue par nous, – et toujours imparfaitement, et sous des formes indirectes, (comme la sensation de fatigue), – et souvent trompeuse. » (Œ, II, 234) Dans une note des Cahiers datant de l’époque où Valéry aborde dans son cours de poétique le phénomène du langage intérieur, il propose la définition suivante : « Implexe, c’est au fond ce qui est impliqué dans la notion d’homme ou de moi et qui n’est pas actuel. C’est le potentiel de la sensibilité générale et de la spéciale, – – dont l’actuel est toujours un fait du hasard. Et ce potentiel est conscient./ Implexe aussi la capacité d’agir en général. » (C, XXIII, 398) Embrassant le domaine du possible, l’ensemble des ABLE et des IBLE, l’implexe s’interdéfinit nécessairement avec d’autres notions fondamentales du vocabulaire valéryen telles que la mémoire, le langage, la conscience, l’esprit.

On le constate : les définitions auxquelles Valéry se risque n’ont rien de définitif. Elles font l’objet d’approximations successives visant à énumérer, aussi exhaustivement que possible, les propriétés et les fonctions essentielles des notions qui stimulent sa pensée. Corrélées les unes aux autres dans un réseau toujours plus vaste et dense, celles-ci tendent paradoxalement à échapper à une compréhension complète en raison même de leurs descriptions de plus en plus étendues et étoffées. Ainsi, les réflexions sur le langage intérieur conduisent Valéry à se pencher, entre autres, sur le lien entre les mystiques et la parole intérieure et sur la conscience de soi.

Or ce qui reste relativement stable, c’est le procédé que Valéry fait sien, portant son attention, en tout premier lieu, vers les relations ou, mieux, vers les transformations opérées sur les objets de pensée qui le frappent. Ceci s’observe aussi à propos du langage intérieur, saisi en interaction avec le langage extérieur : « Langage/ de l’état sauvage – ou langage intérieur – immédiat – impur/ aux états les plus apprêtés – actes conscients –/ à rechercher dans l’observation/ Ce qui est possible et ce qui est impossible à l’état spontané […]/ Parois ‘intelligentes’/ Parois de convention/ Dédoublement de l’esprit » (NAF 19092, f. 3 ms, 8 nov 40) ou encore « Passage de l’expression immédiate 1. à l’expression formée 2. à l’expression (?)..issible » (NAF 19092, f. 4 ms). En fin de compte, les notes sur le langage intérieur insistent sur le fait « qu’il n’y a pas de MOI sans AUTRE » (NAF 19092, f. 47 Dactyl.) en soulignant l’importance des processus transitifs, aussi bien intra- qu’interhumains.

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