Alexandra Follonier

La littérature occupe dans le Cours de poétique un statut paradoxal : on pourrait dire qu’elle en forme le centre absent. Si le texte de présentation, « De l’enseignement de la poétique au Collège de France », prévoyait une « théorie de littérature » (CP I, p. 76) qui « aurait pour objet de préciser et de développer la recherche des effets proprement littéraires du langage, l’examen des inventions expressives et suggestives qui ont été faites pour accroître le pouvoir et la pénétration de la parole » (CP I, p. 76), il faut reconnaître que ce programme ne fut guère suivi. La poétique telle que l’entend Valéry – définie selon le sens étymologique du verbe grec poiein, signifiant faire – ne relève pas de l’étude de la poésie, ni même spécifiquement de celle des œuvres littéraires, mais concerne la production intellectuelle en général. Valéry met moins l’accent sur les questions formelles de la création que sur les mécanismes cognitifs et les cadres sociaux. Sa poétique est essentiellement une théorie économique des choses de l’esprit. Toutefois, à y regarder de près, rares sont les leçons et même les pages où il n’est pas question de littérature. Si la littérature n’est pas nécessairement le sujet principal[1] des réflexions, le discours est néanmoins traversé de références et de considérations littéraires. De même, à la fin des huit années d’enseignement, Valéry se rapproche à nouveau de son programme initialement esquissé : en particulier durant la dernière année, 1944-1945, la majorité des leçons conservées traitent de sujets littéraires.

La théorisation de la littérature dans le Cours de poétique est plurielle. Valéry propose dès la plaquette de candidature une définition de la notion : « la littérature est et ne peut être autre chose qu’une sorte d’extension et d’application de certaines propriétés du langage » (CP I, p. 75). Cette définition, devenue célèbre, sera reprise et développée à d’autres moments du cours. Il s’agit de la définition formaliste classique, qui conçoit la littérature comme un usage spécifique, et notamment esthétique du médium linguistique. Cette approche constitue le cœur de la pensée valéryenne de la littérature telle qu’elle s’articule dans le Cours ainsi que dans ses autres écrits. Elle présente la littérature, « art […] dérivé du langage » (CP I, p. 76), comme un mode d’organisation spécifique d’éléments linguistiques, différent du langage ordinaire. La langue littéraire est réputée être plus systématique, organisée, cohérente, dense ou complexe. Son statut est intransitif : pure création verbale, dépourvue de toute subordination à des buts utilitaires, elle constitue elle-même sa propre fin.

Valéry rejoint ainsi l’une des définitions traditionnelles et dites constitutives[2] de la littérature. La notion de littérature, on le sait, pose de nombreux problèmes de définition. Différentes approches se sont succédées et parfois affrontées, en fonction des époques, des cultures et des écoles ; aucune ne peut être considérée comme absolue. Comme le note Gérard Genette, il existe deux types de définitions essentialistes : l’une se réfère au contenu, l’autre à la forme. La définition thématique remonte à l’Antiquité : chez Aristote, l’art poétique (la notion de littérature n’était, à l’évidence, pas encore employée) est défini à travers la mimèsis, la représentation d’actions et d’événements imaginaires. En effet, le langage est créateur lorsqu’il se met au service de la fiction. La définition formelle, approche historiquement plus récente et défendue entre autres par les formalistes russes, se fonde sur le critère de l’expression : la langue littéraire se différencie du langage ordinaire par des caractéristiques formelles attachées aux œuvres. Le langage est traité non plus comme un moyen de communication transparent, mais comme un matériau sensible et autonome.

Le privilège accordé par Valéry à la définition formaliste explique pourquoi le terme de littérature entretient, dans ses écrits, un rapport de synonymie avec celui de poésie, genre littéraire qui représente plus que tout autre un usage esthétique du langage. Ainsi, lorsque Valéry reprend, dans une leçon prononcée le 15 mars 1941, la définition proposée dans la plaquette de candidature, elle porte conjointement sur les deux termes : « La poésie en particulier, la littérature en général apparaissent donc comme une application de certaines propriétés du langage […] » (CP II, p. 96). On trouve des propos analogues dans Tel quel, où l’auteur affirme que « [l]a poésie n’est que la littérature réduite à l’essentiel de son principe actif.[3] » La réflexion sur la littérature est en effet, chez Valéry, indissociable d’une certaine conception du système des genres littéraires. La valorisation de la poésie va de pair, symétriquement, avec un refus du roman, considéré comme arbitraire et dépourvu d’exigence et de cohérence formelles[4]. Mais ce refus du roman n’est pas un refus de la prose et, dans l’avant-dernière leçon du Cours, Valéry renoue avec sa quête d’une « prose parfaite » (CP II, p. 681), conforme à l’idéal, exprimé dans les Cahiers, d’une prose qui soit « à la fois musique, algèbre et architecture[5] » :

Je trouve que c’est tellement intéressant de considérer ce phénomène, écrire, dans toute sa splendeur, avec toute sa rigueur, avec tout ce qu’on peut imaginer là-dedans, que le rêve de ma vie, qui n’a pas été accompli, aurait été d’écrire une page de prose selon ce que j’aurais aimé faire, c’est-à-dire en suivant mes idées théoriques là-dessus. (CP II, p. 681)

Toutefois, Valéry ne réduit sa réflexion sur la littérature pas au critère exclusif de la forme. Dans la même leçon du 15 mars 1941, il y associe celui de la fiction :

La poésie en particulier, la littérature en général apparaissent donc comme une application de certaines propriétés du langage, propriétés d’excitation à la fiction, d’une part, propriétés sensorielles – et celles-ci négligeables dans l’usage naturel du langage, ici devenues de même importance que les propriétés signifiantes par lesquelles le langage rejoint la réalité […] (CP II, p. 96-97)

Reformulée en ces termes, la définition conjugue les deux approches essentialistes de la littérature, thématique et formelle. Cette référence à la fiction ne constitue, dans le Cours, pas un hapax. Toutefois, cette approche n’est pas approfondie, et nous savons de la lecture d’autres textes que la fiction représente un concept ambivalent pour Valéry : il rejette la fiction romanesque en tant que stratégie d’illusion produisant une « aliénation[6] » mentale du lecteur qui s’y trouve absorbé.

Davantage développé est un autre aspect, propre quant à lui à l’approche poïétique théorisée dans le Cours. Valéry formule, selon ce principe, des précisions sur les modalités d’existence des œuvres littéraires. Comme il l’affirme dans la première leçon, « l’œuvre de l’esprit n’existe qu’en acte » (CP I, p. 98). Cette thèse est déclinée sous plusieurs formes : parlant de la poésie, Valéry déclare qu’« [u]n poème n’est rien du tout lorsqu’il n’est pas à l’état de diction. Le poème n’existe qu’en acte » (CP II, p. 257), ou encore que « [c]’est l’exécution du poème qui est le poème » (CP I, p. 99). Il précise, dans une note manuscrite : « Ce n’est qu’en acte qu’on peut les observer [les œuvres], c’est-à-dire en production ou consommation » (NAF 19089, f. 167). Valéry propose ainsi une conception processuelle, dynamique de la littérature. La littérature est forme et fonctionnement, au sens de ce faire qui constitue le maître-mot de son enseignement. Elle est envisagée tant du point de vue de sa composition par l’auteur que de sa réception par le lecteur.

La volonté d’étudier la littérature « en acte » implique de prendre en considération des aspects qui ne se limitent pas aux propriétés formelles des œuvres. En effet, Valéry envisage la littérature « dans [ses] abords » (NAF 19089, f. 175). L’on rejoint ici la troisième approche de la littérature présente dans le Cours de poétique. Comme Valéry l’affirme dans le texte de présentation de la chaire :

Il est impossible, en effet, de donner de la littérature une idée suffisamment complète et véritable si l’on n’explore pas, pour la situer assez exactement, le champ entier de l’expression des idées et des émotions ; si l’on n’examine pas ses conditions d’existence, tour à tour dans l’intime travail de l’auteur et dans l’intime réaction d’un lecteur ; et si l’on ne considère pas, d’autre part, les milieux de culture où elle se développe. (CP I, p. 77)

L’attention aux « milieux de culture » implique la prise en compte de la place que la littérature occupe dans la sphère sociale, de ses déterminations historiques et des valeurs dont elle se trouve investie. Au-delà de l’approche formaliste, Valéry inclut ainsi dans sa réflexion des considérations d’histoire littéraire. Il envisage la littérature à l’aune du contexte épochal lorsqu’il observe, à propos du siècle de Louis XIV, que « la littérature à ce moment-là était une littérature de société » (CP II, p. 624) ; ou qu’il note que la tendance de l’accélération du temps propre au XXe siècle conduit, en art, à une « idolâtrie du nouveau » (CP II, p. 190) et à un « culte de l’effet de choc » (CP II, p. 187). Dans cette même perspective, Valéry s’intéresse à l’évolution des genres : il commente les phénomènes de « modes » (CP II, p. 437) littéraires, ainsi que le rapport changeant entre normativité et liberté de composition dans la poésie entre le XVIIe et le XXe siècle (CP II, p. 432-433), qui détermine les possibles de la poésie à différentes époques. Selon une optique proche d’une sociologie de l’art, Valéry observe que la création littéraire est régie aussi bien par les considérations internes (la « lutte de l’artiste avec son problème » (CP II, p. 536) lorsqu’il cherche à donner à son œuvre la forme à laquelle il aspire) que par la « compétition extérieure » (CP II, p. 536) de l’auteur avec ses confrères. Pour l’auteur conscient de s’inscrire dans une lignée, il s’agit de se démarquer de ses prédécesseurs autant que ses contemporains. La littérature au sens fort du terme est en outre indissociable de la question de la valeur. Dans le Cours de poétique, Valéry s’attache à étudier les œuvres de l’esprit à l’aune d’une « économie spirituelle » (CP II, p. 14), fondée sur l’hypothèse qu’« [i]l y a quelque chose de commun entre l’idée de valeur dans l’ordre économique et l’idée de valeur dans l’ordre spirituel » (CP II, p. 413). Les concepts d’échange, d’offre et de demande (CP I, p. 172-173) appliqués à l’art l’amènent à avancer l’idée d’une « bourse des valeurs » (CP II, p. 206 ; CP II, p. 616) intellectuelles et à interroger la « variation des valeurs » (CP II, p. 203-209) au fil des siècles.

Il faudrait, pour prendre la pleine mesure de la théorisation de la littérature dans le Cours de poétique, s’intéresser également à la constellation des notions voisines dans laquelle elle s’inscrit : des synonymes comme lettres, des noms de genres (poésie, roman, récit, théâtre, tragédie), des propos relatifs aux écrivains, poètes ou hommes de lettres, des notions relevant du processus de création (écriture, création littéraire) ou encore de la notion d’art comme terme générique englobant différentes formes de création, dont la littérature. Un tel relevé dépasserait le cadre de la présente notice : toutefois, on peut signaler trois concepts qui valent, dans le Cours, comme symboles privilégiés de la littérature : l’écrivain, le classique et la littérature-nation.

Valéry accorde dans le Cours de poétique une place importante à la figure de l’écrivain. Cette attention peut paraître étonnante de la part d’un auteur connu pour être un théoricien de l’impersonnalité en art. Toutefois, ce qui est en jeu, c’est moins la personne biographique que le concept de génie littéraire, ou encore, comme le note Valéry, l’auteur considéré comme « système » (NAF 19089, f. 175). Les écrivains illustres sont présentés comme des modèles parce qu’ils ont réussi à atteindre, au prix d’un travail long et persévérant, une perfection dans la maîtrise de leur art. Valéry cite ainsi Hugo, Tolstoï et Zola, qui « étaient regardés comme de grandes figures qui imposaient le prestige des lettres » (CP II, p. 268). L’auteur est un symbole : il personnifie et incarne la littérature. La notion de classique constitue une amplification de celle d’écrivain et signifie un sommet, une valeur maximale en littérature. Le classique se situe entre l’individu et l’universel, l’actuel et l’éternel, la tradition et l’originalité. Valéry se réfère entre autres à Voltaire, qu’il présente à la fois comme exemple et comme concepteur du classique : « [i]l est l’inventeur incontestable de cette fameuse et impérieuse notion toute française du Classique, lui qui a pu, vers sa maturité, embrasser d’un regard des plus lucides l’ensemble désormais achevé, et devenant comme un système autoritaire de la perfection, d’une production littéraire du premier ordre » (CP II, p. 341). L’idée de littérature est enfin, selon une tradition héritée du romantisme, liée à celle de la nation. Dans les Cahiers, Valéry avait écrit que « [l]a poésie a pour devoir de faire du langage d’une nation quelques applications parfaites[7] » et il défend cette même vision dans le Cours de poétique. Le concept de la littérature-nation intervient à plusieurs reprises, ainsi lorsque Valéry observe que la littérature incarne le génie et la grandeur des nations civilisées (CP II, p. 339) ou s’intéresse au devenir de « l’âme esthétique et littéraire d’une nation » (CP II, p. 506).

La théorisation de la littérature dans le Cours de poétique est, on le voit, foncièrement plurielle et tributaire d’approches diverses : formelle, historique, poïétique[8]. Il ne saurait donc s’agir de lui appliquer une clé de lecture unique. Le discours de Valéry peut même sembler traversé de tensions, telles que celle entre la défense de l’impersonnalité de l’art et la valorisation de la figure de l’écrivain. Ces antinomies, on le sait, ne sont pas rares dans l’œuvre de Valéry. Elles sont en définitive inhérentes à l’objet lui-même : la littérature est un fait pluriel, qui défie les tentatives de définition univoques. Comme le note Michel Jarrety, « l’idée de littérature est semblable à un minéral qui présente, selon qu’on l’oriente en un sens plutôt qu’en un autre, des facettes différentes et […] ces différences, si l’on envisage chaque facette pour elle-même et indépendamment des autres, peuvent paraître des contradictions[9] ». Valéry, dans son Cours, pense ces différentes facettes ensemble.


[1] Du moins dans les leçons du vendredi car les séances d’explication de textes ayant eu lieu les samedis sont difficiles à reconstituer. Il est donc probable que la part de littérature dans le Cours dans son ensemble ait été plus grande que ce qu’on peut déduire d’après les documents accessibles.

[2] Voir Gérard Genette, Fiction et diction, Paris, Seuil, « Poétique », 1991. Genette établit une distinction entre la littérarité constitutive, découlant de propriétés inhérentes aux œuvres (critère thématique de la fiction ou rhématique de la forme), et la littérarité conditionnelle, fondée sur le critère plus instable de la beauté esthétique, dépendant de l’appréciation du lecteur.

[3] Paul Valéry, Tel quel, Œuvres, II, éd. Jean Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1974, p. 548.

[4] On se souvient du jugement catégorique exprimé dans les Cahiers : « Le roman est le comble de la grossièreté » (Paul Valéry, Cahiers, II, op. cit., p. 1146), et de la qualification d’arbitraire qui y est associée : « Romans. L’arbitraire – / La comtesse prit le train de 8 heures. / La marquise prit le train de 9 heures / ad lib[itum] / Or ce que je puis varier ainsi indéfiniment, dans le mou – le premier imbécile venu peut le faire à ma place, – le lecteur » (Ibid., p. 1162). La poésie, par opposition, est considérée comme dotée d’une autonomie formelle qui découle d’une nécessité structurelle : « la forme trouve en elle-même son principe de justification, contre l’arbitraire » (CP I, p. 691).

[5] Paul Valéry, Cahiers, II, éd. Judith Robinson, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1974, p. 1233.

[6] Paul Valéry, « Propos sur la poésie », Œuvres, I, éd. Jean Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957, p. 1374.

[7] Paul Valéry, Cahiers, II, op. cit., p. 1092 ; repris dans Paul Valéry, Tel quel, Œuvres, II, op. cit., p. 636.

[8] Valéry énumère ces trois approches dans une note manuscrite : « On peut considérer les œuvres comme des sujets anatomiques ; on peut les regarder dans leurs abords et les circonstances quelconques, comme la vie (c’est-à-dire la « biographie des auteurs », mais l’auteur n’est pas un « homme », mais un système particulier…). D’où, d’un côté, critique, stylistique, métrique ; de l’autre, historique, bibliographique, etc. Mais on peut les considérer comme fonctionnement, état d’une transformation. Il s’agit de la concevoir. Ses conditions. C’est le faire qui est au premier plan. » (NAF 19089, f. 175).

[9] Michel Jarrety, « L’idée de littérature chez Valéry », in William Marx (dir.), Valéry et l’idée de littérature, Fabula / Les Colloques, 2011, en ligne, URL : https://www.fabula.org/colloques/document1413.php, consulté le 8 janvier 2023.

           

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