Antonietta Sanna

Toute nouvelle définition d’un modèle idéal de l’art poétique implique une définition du type humain capable de le figurer. Valéry n’échappe pas à ce constat. L’emblème choisit pour résumer le noyau de sa Poétique est un sujet, dont il suit les principes opératoires depuis longtemps, qui fait et qui réfléchit sur ses actions. Si en 1892 ce sujet possède les caractéristiques de l’artiste-penseur de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (« j’ai nommé homme et Léonard ce qui m’apparaissait […] comme le pouvoir de l’esprit » (LP1, 1155)), en 1938 ce sujet présente les traits d’une sensibilité appartenant à une nouvelle subjectivité : celles du théoricien du Cours de Poétique. En établissant sa théorie poétique et esthétique, le poète-professeur déclare qu’il s’en tient « à sa propre expérience, aux observations […] faites, aux moyens […] éprouvés », puisque « chacun est la mesure des choses » (CP, I, 109). Les lois générales de l’Art qu’il cherche à définir ne sont pas d’ordre prescriptif, elles ne fixent aucune règle formelle, elles ne donnent aucune recommandation à ceux qui songent à produire. Elles sont à classer plutôt comme une sorte de méditation autour de l’acte créateur. En évoquant l’homme μέτρον de Protagoras, Valéry évoque une discipline intellectuelle vouée à l’examen des problèmes. Mais c’est moins à la lignée de l’ancienne philosophie grecque qu’il veut reconduire sa Poétique qu’à la très moderne méthode d’analyse symbolisé par Léonard à travers la représentation de l’homme vitruvien mesure de l’espace, du temps et de toutes choses.

Les notes sur Vinci rédigées dans la période de la prononciation du Cours nous présent moins l’artiste que l’« homme du vouloir » qui a fondé sa méthode sur « Le faire avant tout » (« Léonard de Vinci II », NAF 19055, f.192r). Suivant ce modèle, Valéry assume le « Faire » comme moyen conceptuel permettant d’établir le type le plus général possible de l’action humaine. D’une part il décline ce verbe selon les diverses configurations du lemme ποιεῖν : fabriquer, exécuter, bâtir, construire, créer, produire, composer, représenter, inventer, de l’autre il se concentre sur l’analyse des actes de l’esprit et sur les effets qu’ils produisent.

Sur la base de l’expérience personnelle, il établit une alliance conceptuelle entre le ποιεῖν, l’art de faire, et le ποιήσομαι, l’art de faire pour soi. Il explore ainsi un terrain adjacent, celui du sujet créateur qui en créant des formes met en jeu sa subjectivité et fabrique pour soi, selon son goût.

Le matériel préparatoire du Cours de poétique des années 1938 et 1939, ainsi que les documents rédigés en parallèle dans d’autres espaces d’écriture, notamment les Cahiers et les « Écrits sur Léonard», permettent de suivre génétiquement l’affinement de cette acception particulière du concept «Faire».

Une note d’un cahier de 1938, touchant les questions traitées dans le Cours, résume toute la recherche poétique entreprise depuis 1892 : «Lit[térature]. Mon idée 92 a été de la considérer comme un domaine de possibles […]. Litt[érature] est finalement production ou consommation mais il y a production chez le consommateur – Production du producteur excite la production du consommateur – En soi elle est donc transformation » (C, XXI, 307). En ‘92 comme en ’38, la littérature est considérée par Valéry comme un système productif sur base sensible comportant un producteur qui excite, meut, et stimule le consommateur. Placé dans un circuit de type physiologique-économique, celui qui reçoit l’œuvre, le lecteur-consommateur, devient à sont tour producteur de quelque chose et la création artistique est perçue comme une puissance de transformation.

Les Cahiers parallèles au Cours précisent que le possible de l’homme idéal se fonde sur la stimulation des besoins de son intellect, qui sont : 

Faire

Faire faire

Re-faire

Par-faire.

(C. XXI, 353)

À ces besoins Valéry ajoute une importante variation : le « Faire » en tant que « Se faire ».  Inscrit comme urgence au seuil de la recherche sur le fonctionnement de l’esprit et de la construction du Système, ce concept est repris dans les notes du Cours. Pour œuvrer – précisait-t-il dans les toutes premières pages des Cahiers – il faut d’abord se procurer les instruments, tirer de son intérieur la matière, et pour finir se fabriquer :« Faire son miel, sa soie, sa laine, besogne mortelle » (Ci1, 359).

Une note sur la « Création des valeurs » éclaire le processus qui active le potentiel fondateur du sujet : « Créer, nous n’avons que ces types : faire, se former, naître » (Cours de Poétique, Notes diverses et notes des Cahiers, années 37-38, NAF 19090, f. 81).

Ce processus sera explicité dans les notes préparatoires de la 2ème leçon du Cours: « l’esprit est créé par ce qu’il produit » (NAF. 19088 f. 38r). Et il sera précisé, ultérieurement, dans le Cours prononcé le 15 janvier 1938 : « Nous nous trouvons générateurs et engendrés, constructeurs et construits, et comme à la fois les maîtres et les esclaves d’une forme particulière » (CP, I, 283).

Employant un parallèle entre les objets naturels et les objets qui naissent de la main de l’homme, dans un discours publié en 1934, Valéry définit la particularité de l’action humaine avec des finalités artistiques. En faisant,l’artiste expérimente sur son corps même la création qui lui procure un plaisir venant d’une « seconde nature opposée à la nature première et immédiate ».  Ce n’est pas un plaisir de contemplation procuré par un objet extérieur, c’est un plaisir tout intérieur. Un « plaisir étrange, plaisir complexe, plaisir traversé de tourment, mêlé de peines et plaisirs dans la poursuite duquel ne manquent ni les obstacles, ni les amertumes, ni les doutes ni même le désespoir » (LP1, I, 1320). Par ce plaisir laborieux, l’homme se fait : il va et revient de la matière de son ouvrage à son dessin, de son esprit à son modèle, et « il échange à chaque instant ce qu’il veut contre ce qu’il peut et ce qu’il peut contre ce qu’il obtient » (Ibid., 1321).

Pouvoir, vouloir, savoir, sont les chaînon du « faire » résumés dans les « Écrits sur Léonard de Vinci II » (f. 183, n.a.fr. 19055), qui datent de 1937 et 1940 :

Chi po non vo

Chi vo non po

Chi sa non fa

Chi fa non sa.

Élevé à la fonction d’exemple paradigmatique, assurant dans l’expérience artistique la conjonction entre le savoir et le pouvoir, Léonard devient dans les notes rédigées dans les années du Cours l’exemple de l’homme moderne, celui qui cherche non pas et non plus l’explication, le vrai, mais les moyens de modification du monde par une remarquable organisation et maîtrise de soi. Cet homme capable d’interroger la complexité a su être « et son propre mathématicien, et son propre physicien, et son propre constructeur » (C, XXI, 123). Animé par une sorte de fureur de faire, de comprendre pour faire et de faire pour comprendre, il a été maître de toutes les opérations concernant le fait, le faire et le faisant (CP, I, 660). La compréhension a été pour lui un moyen de cum prehendere, d’embrasser, de saisir ensemble, de faire sien, car « sien veut dire entier » (C, XXI, 64).

Pour cet homme il n’y a « pas de savoir sans pouvoir […], pas de frontières entre sciences et art, la connaissance est puissance » (Léonard de Vinci II, NAF 19055, f. 131). Léonard , conclut Valéry dans les années du Cours, a fait de la science un art et de l’art une science :

Vinci

Savoir, pouvoir

Vouloir

Ces verbes élémentaires

sont liés réciproquement

entre eux et

le degré de leur liaison

fait l’homme complet l’homme idéal –

(NAF 19055, f. 140)

Dans les formules léonardiennes, expliquant tout acte humain ou de la nature comme la résultante d’une force appliquée sur un point a et produisant un choc sur un point b, Valéry entrevoit la loi générale de l’action de l’œuvre de l’esprit qui n’est que le résultat d’un faire, d’une force qui à partir d’un sujet a se répercute sur un sujet b. Mais le mouvement est loin d’être linéaire ou de cesser une fois l’impulsion arrêtée. Il comporte un élan et une décharge de même qu’un retour et une décharge. « Faire » c’est ainsi « se faire », car en faisant le sujet se fait. L’œuvre n’est qu’« un élément de transformation d’un système très composé, formé d’un être vivant avec lequel cette œuvre est d’abord comme confondue » (NAF. 19091, f. 16). Non seulement elle agit sur celui qui la reçoit mais elle change celui qui la conçoit.

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